Paquot Thierry (1)
octobre 2008, par serge cannasse 
Philosophe, Thierry Paquot est le responsable éditorial de la revue Urbanisme. Depuis plusieurs années, il y interroge des architectes, des spécialistes de la ville ou de l’aménagement du territoire. Ces " Conversations sur la ville et l’urbain " ont été réunies dans un ouvrage passionnant, prétexte à ce long entretien, dont on trouvera ici la première partie, exclusive pour Carnets de santé.

Vous repérez cinq formes d’urbanisation. Quelles sont elles ?
La bidonvillisation est la plus massive : elle concerne plus de 2 milliards d’individus. On la connaît par des approches économiques ou humanitaires, mais on manque d’études socio-anthropologiques de qualité, comme celles des années 30 sur les slums américains et des années 50 sur les quartiers pauvres de Mexico ou les quartiers portoricains de New-York.
La mégalopolisation est un phénomène récent : jusqu’en 1800, seules 4 villes ont peut-être atteint 800 000, voire un million d’habitants (dans l’ordre chronologique : Rome, Bagdad, Constantinople, Pékin). Avec la révolution industrielle, Londres passe d’un million à sept millions d’habitants, entre 1800 et 1900. En Europe, il n’y a que deux mégapoles, Londres et Paris. La plupart des autres villes, y compris les capitales, sont de taille plus modeste, ce qui devient une spécificité et l’on parle volontiers des » villes européennes » et de l’urbanité qu’elles favorisent. En revanche, en Asie, en Afrique, en Amérique Latine et surtout aux États-Unis, on trouve des concentrations urbaines absolument gigantesques, pluri-millionnaires.
On connaît très bien les mégalopoles. Elles ont fait l’objet de nombreuses études, elles ont produit une culture musicale, cinématographique, littéraire et elles ont donné lieu à de nombreuses représentations, contrairement aux bidonvilles, finalement assez peu représentés.
Viennent ensuite les villes globales. Selon Saskia Sassen, qui en scrute les évolutions, ce sont les centres actifs, décisionnels, du capitalisme globalisé, d’où leur dé-nationalisation. Par leur dimension justement mondiale, elles rompent avec la nation qui les abrite. Qu’est-ce qu’une global city ? C’est une agglomération qui possède les sièges sociaux de multinationales, une bourse, des cabinets comptables et juridiques renommés, des médias et des universités et laboratoires performants, un pôle aérien et un réseau autoroutier excellents, des théâtres et un opéra, des hôtels de luxe, etc. Et aussi, à l’ombre de cette lumière, une population disponible pour toutes les besognes les moins qualifiées… Selon les experts, on en compte au moins trois (New York, Tokyo, Londres) et peut-être 8 ou 10 (dont Francfort, Los Angeles, Shanghai…).
La " gated community " est la quatrième forme d’urbanisation. En français, on parle d’ensemble résidentiel privatisé et sécurisé. C’est le « produit immobilier » le plus vendu dans le monde, sauf en Allemagne et au Japon. En Allemagne, l’urbanisation est quasi-continue, chacun trouve son territoire sans être obligé de le clôturer. Au Japon, il n’y a jamais eu d’opposition, même dans la langue, entre le « privé » et le « public », on passe sans cesse de l’un à l’autre.
Contrairement à ce que nous avons tendance à penser, puisque nous nous voulons très « républicains », cette forme d’urbanisation existe fortement en France : les résidences médicalisées pour le troisième âge se multiplient dans le Sud, en Dordogne et dans l’arrière-pays de la Côte d’Azur ; autour de Nantes, Toulouse, Bourges, on trouve un très grand nombre de lotissements fermés. Ce phénomène est massif aux États-Unis, où il est devenu tellement banal qu’il ne choque plus personne. En Amérique latine, la différence entre riches et pauvres étant très voyante, ceux-ci habitent les favelas alors que les riches sont dans des condominiums luxueux en centre-ville ou dans des country-clubs, domaines résidentiels avec golf, piscine, etc, très éloignés de la ville, de façon à être inaccessibles aux plus démunis, qui ne sont pas motorisés… On en construit en Russie, en Chine, en Inde, c’est un phénomène urbain qui correspond à un certaine conception de la famille et de l’individu, qui s’oppose à la ville, que nous aimons, celle de la gratuité et de l’accessibilité. On doit se demander « qui prive qui de quoi et de qui ? ». La réponse n’est pas simple, parce que la force de l’individu n’est pas la même d’une culture à une autre.
Enfin, la dernière forme d’urbanisation concerne la petite ville. En Asie et en Afrique, en Europe et dans les Amériques, les petites villes pullulent ! Mais elles ont tendance à se transformer en dortoir !

Correspondent-elles à cinq formes de civilisation urbaine ?
Certaines se combinent entre elles, s’hybrident, se métissent, etc. Le fait nouveau et majeur, c’est que le contexte urbain est dorénavant généralisé : l’ensemble de la planète est urbanisé. Au-delà des chiffres, ce qui compte, ce sont les comportements vestimentaires, alimentaires, sexuels, culturels (la télévision et plus généralement les médias sont des facteurs d’urbanisation des mentalités et des comportements en véhiculant des archétypes et autres modèles…), etc, tous marqués du sceau de la ville, d’une manière ou d’une autre, dans le monde entier, sans pour autant uniformiser, homogénéiser les citadins. Toutefois, certaines architectures, certaines enseignes et marques, certains bâtiments publics, chaîne de magasins, d’hôtels et de restaurants et mobilier urbain sont semblables d’un site à un autre et peuvent donner une impression de déjà vu. C’est le cas pour bien des tours !
Les migrants débarquent-ils en ville comme autrefois, chez nous, les Auvergnats, les Bretons, les Corses, qui avaient leurs « quartiers » dans Paris ?
Les romans nous renseignent davantage que les études sociologiques, pas assez nombreuses, sur l’exode rural. Comment arrive-t-on en ville ? En effectuant un temps d’attente et d’apprentissage dans une ville moyenne avant de tenter le grand saut dans la capitale ou la mégapole. En s’installant chez un « pays » le temps de se familiariser avec la mécanique urbaine, de trouver un travail et d’économiser quelques sous. En osant affronter l’inconnu et en arrivant seul en terrain ennemi, car la ville n’est guère hospitalière et peut se révéler cruelle. Certains évoquent l’image de la loterie, elle n’est pas erronée. On peut gagner, on peut perdre. Et beaucoup ! Surtout pour les jeunes femmes qui, illusionnées par les « belles images » de la ville et les promesses mirobolantes, deviennent dépendantes de réseaux mafieux ou dominées par un employeur.
L’arrivée en ville n’est pas simple, le migrant n’a plus ses repères spatiaux et temporels. Ces derniers sont fréquemment liés à un calendrier religieux. L’urbanisation modifie aussi le poids des langues. Des ethnolinguistes constatent que souvent la langue des commerçants s’impose comme idiome urbain privilégié, alors même que la plupart des citadins sont plurilingues. Les ruraux s’évertuent à se débarrasser de leur accent afin de mieux se fondre dans la masse des anonymes urbains. Il y aurait une recherche à mener sur la capacité de résistance de certaines cultures au contexte urbain et aussi sur les mélanges créatifs, les greffes positives …
Née en 1932, au moment où la notion d’urbanisme a commencé à prendre corps, la revue Urbanisme a accompagné toutes les grandes évolutions des villes françaises et étrangères, en donnant la priorité à une approche pluridisciplinaire, ouvrant ses colonnes aussi bien aux praticiens et aux décideurs des villes qu’aux universitaires et aux chercheurs. Elle est devenue une revue de référence, lue dans plus de 100 pays différents, par les élus et les professionnels de l’urbanisme, de l’architecture, de l’aménagement du territoire et du développement local.
Thierry Paquot la présente ainsi : " Urbanisme est une revue de réflexion de fond et non d’informations générales sur la ville (...). Nous devons toujours garder une longueur d’avance pour aborder les problématiques nouvelles de la ville. C’est ainsi que nous avons été les premiers à sortir des dossiers sur la religion et la ville.(...). Ou encore, sur le sujet très controversé des villes privées, de la place des femmes dans les métiers de la ville, etc. "
Thierry Paquot. Conversations sur la ville et l’urbain. Infolio, 2008. 986 pages.
Revue Urbanisme
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