Paquot Thierry (2)
octobre 2008, par serge cannasse 
Deuxième volet de l’entretien, où l’on revient vers les notions de territoire, d’habitat, de paysage et de beauté. Où l’on élargit la notion de ville à celle d’urbain, phénomène culturel planétaire, s’exprimant dans une mentalité qui n’est plus spécifique des habitants des villes. Où l’on rêve du plaisir de la marche et de la promenade. Où une entrée d’immeuble a autant d’importance qu’un réseau routier.
La majorité de la population mondiale est en passe de devenir urbaine. Cela signifie-t-il l’apparition d’une civilisation urbaine, au-delà des différences d’un pays à l’autre ?
Votre question est difficile, parce que la notion de « civilisation » ne fait pas l’unanimité. Dans un passé proche, on a surtout évoqué la « société industrielle », puis « post-industrielle », avec des critères liés à l’industrialisation, aux « progrès techniques », à l’organisation du travail et à la production de masse. À présent, on s’aperçoit que plusieurs étapes de cette « société industrielle » co-existent, parfois dans un même espace national. En effet, en France, nous trouvons des artisans – comme au Moyen Âge -, des petites entreprises qui ressemblent aux manufactures de l’époque de Colbert, des usines à la Zola, d’autres à la Taylor, et aussi de la net-économie avec sa production immatérielle. Un seul terme peut-il désigner toutes ces réalités ? Il en va de même pour l’urbanisation. C’est pourquoi, je parle, de façon pédagogique, de l’unité et de la diversité de l’urbanisation.
Unité ? Parce que ce mouvement est planétaire. Diversité ? Parce qu’il revêt de nombreuses formes. Avant de poursuivre, je voudrais faire deux remarques. Primo, l’urbanisation ne se mesure pas seulement statistiquement, mais surtout culturellement. Bien sûr, le nombre d’habitants des villes (encore un mot qui n’existe pas dans toutes les langues et n’a pas partout le même sens) est un indicateur de l’urbanisation, mais je préfère examiner l’aspect qualitatif de ce processus, que je nomme « l’urbanisation des mœurs et des valeurs ». Aussi, à côté des villes, je crois qu’il nous faut être attentif à l’urbain. De quoi s’agit-il ? Si la ville est une construction artificielle physiquement délimitée, l’urbain en serait « l’esprit » qui la submerge et enveloppe l’ensemble des territoires. Secundo, les villes sont nées de l’agriculture - il y a environ 9 000 ans -, et l’urbanisation planétaire actuelle, pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, ne s’associe pas au monde rural, mais se le subordonne et l’urbanise aussi !
L’appétence pour les espaces verts est-elle une nostalgie de campagne ou un besoin biologique ?
Je pense que c’est une nécessité anthropologique. L’artificialité de la ville se combine avec la présence d’éléments naturels, des arbres, des vergers, du maraîchage, des jardins, des mauvaises herbes… Cicéron aime converser en marchant dans son jardin en bonne compagnie. Embellir une ville, au temps des Lumières, consiste à ouvrir des promenades ombragées. Napoléon III, marqué par son exil londonien, demande à Haussmann de multiplier les squares et d’ouvrir des parcs et des jardins. Les récents parcs parisiens (La Villette, Javel) comme les plus anciens (Luxembourg, Montsouris, Batignolles…) ne désemplissent pas. Ce n’est pas que le vert qu’on vient chercher, mais un certain calme, des allées de terre, des arbres, la possibilité de marcher sans faire attention aux voitures, s’asseoir, rêvasser… Les premiers urbanistes, au tournant des 19/20ièmes siècles n’oublient jamais, parmi les « équipements » de la ville moderne, le parc. Maupassant ou Zola entraînent leurs personnages dans les banlieues pour canoter, flirter, prendre le pouls de la nature, ne pas oublier que l’humain fait partie du monde vivant, qu’il est un terrien.
Un de vos invités dit qu’il y a des villes qui sont faites pour marcher et d’autres qui ne le sont pas.
Le plaisir du citadin c’est la déambulation. Il y a actuellement une prise de conscience mondiale pour remettre le piéton et le vélo à leur place, sans pour autant diaboliser la voiture ou pénaliser l’automobiliste. On commence à favoriser des modes de déplacement où le corps reprend le dessus, où il peut sentir et ressentir. Cela va sans doute entraîner l’apparition de nouveaux équipements. Un exemple : ce serait bien de pouvoir prendre une douche sur son lieu de travail quand on y arrive à bicyclette… Il faudrait aussi prévoir des endroits pour la sieste, que beaucoup de chronobiologistes considèrent comme indispensable, voire consubstantielle à l’être humain. Dans certaines villes, on assiste à la valorisation de la lenteur, au refus de la précipitation, de l’excitation, du stress. Les temporalités urbaines doivent s’articuler aux mutations de nos modes de vie.
Nous vivons encore sur deux trinités en voie de transformation : la première dite « métro-boulot-dodo » qui découpe le quotidien en trois moments à peu près équivalents ; et la seconde, dite des « trois âges de la vie », qui voit se succéder la formation, la vie active et la retraite. Liées au système industriel, elles ne concernent qu’environ deux milliards d’individus au monde. Il nous faut repenser notre rapport au temps, du quotidien et de l’existence, et ce pour tous les peuples et cultures qui s’urbanisent. Cette écologie temporelle aura des répercussions sur l’architecture et l’urbanisme, tout autant que sur les horaires des transports, des services et des administrations. Elle concerne aussi les mobilités et la consommation d’énergie. En ce sens, les technologies de l’information et des télécommunications – les fameuses TIC – participent à nos nouveaux usages des temporalités, accélérant ici, différant là.

Peut on envisager l’urbain comme un paysage ?
L’architecte et l’urbaniste construisent une fois pour toutes, de manière irréversible, alors que le paysagiste travaille avec le vivant, avec ce qui est réversible, incomplet, « organique ». Il peut décrire son intention, mais pas en prévoir le résultat. Qui en plantant une forêt serait capable de la décrire vingt ans plus tard ? Aussi, faut-il effectivement oeuvrer comme le paysagiste, avec l’acceptation d’un devenir aléatoire, pluriel. Le souci contemporain de la nature et de l’environnement va transformer les métiers des architectes et des urbanistes. Actuellement, ils livrent des constructions standardisées, des bâtiments dupliqués, et ce quelle que soit leur localisation.
Ce sont les normes et les règles qui façonnent les villes et les logements, au détriment des usages. Des usages qui changent plus ou moins rapidement. Qui prévoit que les habitants d’un appartement vont vieillir et que les salles de bains devront posséder des barres d’appui ou une douche sans marche ? La grande erreur des Modernes, c’est d’avoir cru que la construction créait le paysage, sans penser qu’il y avait toujours un paysage déjà présent. La préoccupation environnementale, est une démarche qui doit traverser toutes les disciplines, tous les projets ministériels ou locaux, pas seulement le service municipal des parcs et jardins, mais aussi celui de la cantine scolaire. Ce n’est pas un label qu’on colle sur un projet parce qu’à la mode !
Il a beaucoup été question de territoires de santé. Qu’est-ce que c’est un territoire ?
« Territoire » et « habitat » sont des mots du vocabulaire de la botanique, de la zoologie, de l’éthologie. Par exemple, territoire désigne l’espace que telle espèce d’oiseau s’approprie dans le ciel au moment de la nidification, ou l’étendue de la pollinisation d’une fleur, son aire d’influence. Le territoire n’est donc pas quelque chose de figé, qui existe en soi. C’est une production culturelle des humains. Un urbaniste italien, Alberto Magnaghi, dit qu’« un territoire est un acte d’amour. » Cela veut dire que, pour qu’il y ait territoire, il faut que les humains le veuillent, sinon c’est une friche, un terrain à l’abandon. Certains endroits sont en déshérence, ils ne sont plus aimés. Aujourd’hui, on veut que tous les territoires se ressemblent, avec un parking, un centre commercial, un musée, un festival, etc., c’est absurde. L’identité d’un territoire, comme l’identité d’un individu n’a aucune prise sur le temps qui passe, elle ne cesse de se modifier.
Quelle est l’importance de la beauté de l’habitat ?
La beauté est un critère très difficile à apprécier. En général, un architecte pense que ce qu’il fait est très beau… Mais le sentiment esthétique dépend aussi du sentiment de bien-être des habitants. Certaines formes architecturales ou urbaines sont indéniablement criminogènes. Le grand ensemble, par exemple, est violent. Il rompt, avec sa masse géométrique, avec la continuité du réseau viaire qu’il vient chambouler. Il nie l’histoire et refuse de dialoguer avec le déjà-là. Il se ferme sur lui-même et impose sa présence. C’est la négation de la ville dans la ville même ! On l’a construit au nom du fonctionnalisme, ce qui est encore plus tragique. Le grand ensemble est complètement coupé de la nature : il n’épouse ni le relief local, ni l’architecture locale, ni le réseau local.
L’habitat, c’est le lieu où l’on réside (l’appartement, la maison) plus les trajets du quotidien (pour aller à la boulangerie, à l’école, etc). L’habitat c’est donc votre logement, plus les escaliers, l’entrée, les à-côtés, les trottoirs, la place de la mairie, le parvis de la gare, etc. C’est pourquoi, par exemple, le hall de l’immeuble ne doit pas être écrasant, monumental, mais un peu meublé (un miroir, un fauteuil, une plante, …) et ouvert au jour. Pour un habitant, la beauté va de soi, appartient au commode, à l’ordinaire, elle les transcende. C’est une sorte de mystère qui émane des matériaux, des couleurs, des agencements. La beauté ne se résume pas à une fresque d’artiste payée avec le 1 % logement, une installation sur un rond-point, uns statue déposée sur un socle devant l’école. Les élus proposent souvent une beauté exceptionnelle, une beauté pour musée. Alors que la beauté ne provient pas de l’excès, elle épouse les plis du banal pour mieux le transfigurer. Elle est convulsive et surréalise le réel.
Quelle doit être la qualité d’une ville ?
Une ville permet la confrontation avec autrui. Pas pour être ensemble, ou « faire société », mais parce que chacun de nous a besoin des autres pour être soi-même. Voir dans le regard de l’autre, l’étrangeté que je remarque en l’observant, devient la garantie de ma différence. Les enjeux contemporains de la ville tournent autour de cette question existentielle. Une ville idéale est une ville qui nous ménage, prend soin de chacun de nous et de ce qui nous entoure, de ce qui va ensemble. C’est un multiplicateur d’altérité et un havre pour une solitude choisie. Être seul à plusieurs pour être soi face à l’autre.
Paris : un cas particulier

" C’est la seule grande ville du monde qui ait des banlieues, qui nourrissent des imaginaires cinématographique, littéraire (du polar à la BD, du rap au roman), photographique ou pictural, aussi marqués et tenaces. Ces « représentations » des banlieues et de la capitale, et de leurs relations pas toujours tendres, se modifient au fil du temps, se renouvellent. Le personnage populaire des années 30, celui du prolo-à-la-Gabin, a disparu. Tout comme le système économique et la culture ouvrière qui allaient avec. De nouvelles figures s’imposent, par exemple, le « beur ».
En fait, en étudiant les films qui montrent les banlieues, j’ai compris qu’il s’agissait d’un cinéma de l’entre-deux : entre ville et banlieue, entre adolescent et adulte, entre natifs et migrants, qui peinent à communiquer entre eux. Les communes de banlieue s’efforcent d’être attractives, mais elles ont beau faire, Paris reste le centre de cette vaste agglomération et parfois leur centre !
Je suis convaincu que le Grand Paris se fera, après des décennies de tergiversations, et que le nerf de cette « guerre » sera le transport en commun, son tracé, sa gratuité peut-être ?"
Entretien paru (sauf encadré) dans le Panorama du médecin numéro 5115 du 6 octobre 2008
Photos : Thierry Pacquot - Istanbul 2008 - Paris 2008 © serge cannasse
Télécharger l’entretien en pdf :
