Accueil  > Entretiens > Parrot Jean (2)
 
Entretiens
 
La réussite du dossier pharmaceutique
 
Parrot Jean (2)
octobre 2008, par serge cannasse 

Président du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens, et pharmacien titulaire d’officine à Bellegarde (Loiret), Jean Parrot revient ici sur le dossier pharmaceutique, en plein développement. Il explique les raisons d’un succès, mais aussi celles des limites du projet : il est difficile d’avancer tout seul. Il plaide pour des mesures "modestes", mais efficaces, plus simples à mettre en œuvre que bien des projets ambitieux et démesurés ...

Alors que la mise en œuvre du DMP rencontre de nombreuses difficultés, celle du DP (dossier pharmaceutique) se déroule bien. Pour quelles raisons ?

Avant tout parce que le DP n’a pas les mêmes ambitions. Il s’agit d’un outil professionnel destiné à sécuriser la dispensation des médicaments au moment où elle est faite à l’officine. En effet aujourd’hui, beaucoup de patients consultent différents médecins de différentes spécialités, sans obligatoirement les en informer et sans que la coordination entre eux soit toujours idéale. Ils vont également dans différentes pharmacies à la suite de leurs consultations. A cela, s’ajoutent les médicaments non prescrits achetés sur le conseil du pharmacien. Le but du DP est d’avoir une vue globale des traitements en cours, et ainsi d’éviter le risque d’iatrogénie médicamenteuse par redondance ou interactions de traitements. Il regroupe tous les médicaments reçus par un patient pendant les 4 derniers mois. Il comporte aussi un volet de sauvegarde des données sur 3 ans, pour pouvoir, en cas de retrait d’un lot du marché, renseigner les patients concernés.

Pourquoi l’Ordre des pharmaciens en est-il le maître d’œuvre ?

Une des missions de chaque Ordre professionnel est de s’assurer de la qualité d’exercice de ses membres. Jusqu’à présent, c’étaient les caisses d’assurance maladie qui en comparant certaines ordonnances s’apercevaient parfois de problèmes d’interactions médicamenteuses et le signalaient au pharmacien. Or, nous n’avons pas trouvé normal que le payeur se trouve en position de faire des recommandations professionnelles à un pharmacien qui n’avait aucun moyen de voir les autres ordonnances que celles que lui montrait le patient. Il nous fallait donc trouver un outil permettant au pharmacien de savoir ce que le patient avait reçu comme médicaments dans une période récente précédant sa visite à l’officine.

Le DP permet-il au pharmacien d’interférer avec la prescription médicale ?

En aucun cas. Il lui permet de faire plus commodément et plus sûrement ce qu’il a toujours fait : se rapprocher du médecin s’il a décelé un risque dans sa prescription, non seulement par rapport à ce que le patient a déjà reçu dans sa propre officine, mais aussi dans d’autres, ce qui n’était pas possible auparavant.

L’expérimentation en cours a-t-elle donné des résultats de ce point de vue ?

Oui. Aujourd’hui, 3 600 officines sont connectées et plus d’1,2 million de patients ont un DP à leur nom. Dans certains départements, nous avons plus de la moitié de pharmacies connectées, avec une couverture de presque 40 % des patients. Cela nous a déjà permis de détecter des interactions qui ne l’auraient pas été sans le DP. Dans les mois qui viennent, nous aurons les chiffres permettant de démontrer aux pouvoirs publics et à l’assurance maladie les risques d’incidents ou d’accidents médicamenteux que le DP a permis d’éviter. Il serait d’ailleurs normal que les pharmaciens aient une contrepartie, notamment financière, puisqu’ils supportent l’essentiel de cette avancée de santé publique : à la fois par leur cotisation à l’Ordre, qui finance le DP, d’autre part par le manque à gagner des délivrances de médicaments non effectuées.

Le patient doit-il donner son autorisation pour ouvrir un DP ?

C’est lui qui décide : il peut choisir d’avoir un DP ou pas, de ne pas y inscrire certains médicaments, de refuser sa consultation par le pharmacien, et bien sûr de le clôturer. En fait, 90% des personnes à qui le dossier est proposé l’acceptent, et le nombre des clôtures ultérieures est infime. Je crois utile de préciser que le patient a le droit à tout moment d’obtenir une copie papier de son DP, dans toute pharmacie raccordée au dispositif.

Nous avons obtenu l’autorisation de la CNIL pour la phase pilote en cours, qui durera jusqu’au 15 novembre prochain. Nous espérons ensuite une autorisation définitive. Dans cette perspective, nous nous concertons avec les associations de patients, représentées par le CISS : nous sommes convenus avec celui-ci d’élaborer ensemble l’information à la population. Ainsi, dès que le DP pourra être généralisé sur tout le territoire, les associations qui le souhaitent inviteront, elles aussi, les patients à se rendre dans les officines pour ouvrir un DP.

Vous avez déclaré que l’un des freins au développement du DP était le retard de la mise en œuvre du DMP (dossier médical personnel.

Au départ, les deux dossiers devaient se déployer en même temps. Le contenu du DP était appelé à être transféré dans le DMP, avec un certain nombre de synergies possibles dans l’intérêt des patients. Aujourd’hui, en l’absence de développement du DMP, nous allons travailler avec l’Ordre des médecins sur des propositions visant à accroître encore la valeur ajoutée du DP.

L’une d’elles porte sur un système de "bris de glace" pour les urgentistes, leur permettant de savoir immédiatement quels sont les médicaments que reçoit un patient.

Nous travaillons également sur un projet de prescription électronique : les médecins placeraient celle-ci dans un élément satellite du DP et le pharmacien la recevrait quand le patient se présenterait dans son officine, avec sa carte Vitale. Le patient obtiendrait en même temps son ordonnance sur papier et une fiche de bonne utilisation du médicament. On peut même imaginer que si le pharmacien doit interroger le médecin à propos de l’ordonnance, le système d’alerte ne passe plus par le téléphone comme aujourd’hui, mais par un système électronique sécurisé : quel que soit l’endroit où il se trouve, le médecin verrait un signal s’afficher sur l’écran de son ordinateur, l’avertissant qu’un pharmacien cherche à le joindre. Il n’aurait plus qu’à cliquer dessus pour entrer en contact avec lui.

Nous avons également un projet avec les pharmaciens hospitaliers, qui à l’heure actuelle, ne bénéficient pas du DP, ce qui est dommage, surtout pour les patients recevant des médicaments à marge thérapeutique étroite ou ayant des contre-indications à certaines classes thérapeutiques.

Nous travaillons aussi avec les biologistes sur des projets pointus, comme le contrôle de la glycémie chez des patients recevant un traitement antidiabétique ou l’interprétation de l’INR chez des patients sous anticoagulants.

Enfin, la codification inscrite sur les boîtes de médicaments va inclure le numéro du lot de fabrication à partir de 2010. Le DP permettra ainsi d’informer les patients ayant reçu un médicament avec un numéro de lot retiré du marché, pour qu’il cesse de le prendre.

Est-ce que vous essayez de substituer le DP au DMP ?

Ça n’est certainement pas dans les missions de l’Ordre. En revanche, nous essayons d’avancer, avec les autres professionnels de santé, malgré les vicissitudes du DMP et l’incertitude sur les décisions gouvernementales à son propos. A défaut, nous accepterions que notre hébergeur accueille un "pré-DMP" contenant des informations issues d’autres professionnels de santé. Mais ce type de projet, qui réunirait des dossiers spécifiques à chaque métier, ne peut évidemment pas être financé par l’Ordre des pharmaciens.

Comment gérez vous les problèmes de sécurité ?

Il n’y a aucun lien entre le DP et toute autre base de données. Le système est fermé chez un hébergeur et nous sommes les seuls à en avoir les clefs d’accès. Aucune utilisation commerciale ou autre que celle prévue n’est possible. Il n’y a aucun lien avec les industriels du médicament. C’est un outil professionnel destiné aux seuls pharmaciens qui dispensent les médicaments.

Comment ferez-vous la connexion avec le DMP, s’il voit le jour, puisqu’il est prévu que les patients aient accès à ce dossier ?

Nous pensons qu’il doit y avoir deux niveaux : l’un est celui du professionnel, qui recueillerait les informations et déciderait de ce qui est communiqué à d’autres, avec l’accord de son patient ; l’autre niveau est celui du patient, qui mettrait dans ce dossier qu’il voudrait, éventuellement avec les conseils des professionnels qui l’entourent. C’est dans le premier niveau que prendraient place les différents "dossiers métier" que je viens d’évoquer, avec un système de messagerie sécurisée entre professionnels.

Etes-vous satisfait de l’avant-projet de loi « Hôpital, Patients, Santé et Territoires » ?

Selon ce projet, une "union professionnelle" est censée regrouper les pharmaciens titulaires d’officine au niveau régional. Mais rien ou presque n’est prévu concernant la prévention, un "développement professionnel continu" articulant clairement évaluation et formation, la permanence des soins. Rien de précis non plus sur les possibilités de délégations de tâches entre professionnels différents, ou encore sur les services à la personne pouvant être apportés par les pharmaciens...

Nous avons pourtant beaucoup travaillé, d’abord en publiant notre Livre blanc, puis dans le cadre des EGOS. Mais il n’en reste à peu près rien dans le projet actuel... Il va donc falloir nous battre une fois de plus au Parlement pour essayer de faire entrer dans la loi des avancées concrètes dont certains technocrates de la haute administration ne voient sans doute pas l’intérêt, mais qui seraient très utiles pour les professionnels de terrain et leurs patients.

Nous avons proposé en effet des mesures modestes, mais qui rendraient bien des services, comme la possibilité pour un pharmacien de savoir ce qu’il a le droit de faire pour un patient quand les rares médecins de son secteur sont indisponibles ou celle pour un médecin de garde de disposer de la cinquantaine de médicaments usuels. L’informatique permet aujourd’hui de refacturer cela très simplement, après avoir dépanné un patient qui, ainsi, ne serait pas obligé de trouver une pharmacie en pleine nuit.

Entretien paru dans la Revue du praticien médecine générale numéro 807 du 14 octobre 2008, dans une version légèrement plus courte.
Voir aussi dans Carnets de santé un entretien précédent avec Jean Parrot, paru en septembre 2007. Différents articles ont été publiés sur le site à propos du DMP et du DP (cliquer sur les mots-clefs)




     
Mots clés liés à cet article
  DMP pharmaciens lois et système judiciaire partenariats interprofessionnels dossier pharmaceutique
     
     
Imprimer cet article
 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être