Pénibilité au travail et turbulences patronales
avril 2008, par serge cannasse 
Il y a quelques bonnes raisons de s’intéresser aux remous qui agitent le MEDEF depuis septembre 2007. La première est que l’organisation patronale est un « partenaire social » impliqué dans la gestion de la Sécurité sociale. Celle-ci concerne l’assurance maladie, la branche accidents du travail et maladies professionnelles, mais aussi les retraites. La seconde, qui apparaît avec de plus en plus d’évidence depuis quelques semaines, est que les conditions de travail sont un facteur clef de la santé, donc les lois, réglements et accords qui les encadrent. Un exemple en est fourni avec les discussions sur la pénibilité dans le cadre des négociations sur les retraites
Pénibilité au travail : la question des retraites
L’actualité fait qu’après avoir privilégié le harcèlement moral, la focalisation médiatique se porte sur le stress, sur les suicides et de plus en plus sur les TMS (troubles musculo-squelettiques). Pendant ce temps, une discussion cruciale s’enlise : depuis 3 ans, les partenaires sociaux n’arrivent pas à trouver un accord sur la pénibilité dans le cadre des négociations sur la retraite. L’enjeu est le départ anticipé des travailleurs ayant une diminution de leur espérance de vie du fait de leurs conditions de travail. Le débat n’est pas facile, parce qu’il n’est pas simple de définir une pénibilité excessive par rapport aux contraintes « normales » de tout travail, mais aussi parce que, de l’avis de nombreux observateurs, les délégués patronaux font preuve pour le moins de mauvaise foi et de positions changeantes, dans le but de gagner du temps.
Or il est tout-à-fait possible, et à vrai dire vraisemblable, que pour parler comme les syndicats de salariés, « l’intransigeance patronale » ne soit pas consensuelle au sein même du MEDEF : il y aurait un conflit des anciens et des modernes. De l’issue de ce conflit, dont la négociation sur la pénibilité n’est qu’un des enjeux, dépendrait en grande partie le futur des conditions de travail, au sens large, et en conséquence leur impact sur la santé.
Le feu aux poudres
L’élément déclenchant des hostilités a été l’enquête ouverte par le Parquet de Paris le 26 septembre 2007 à l’encontre de Denis Gautier-Sauvagnac, alors président de l’UIMM, membre influent du MEDEF et vice-président de l’Unedic : de fortes sommes d’argent, alors évaluées à plus de 5,5 millions d’euros, mais réévaluées à la hausse depuis (19 millions), avaient été retirées en liquide des caisses de l’UIMM entre 2000 et 2007. Un mois plus tard, « DGS » révèle l’existence d’une caisse noire de 600 millions d’euros alimentée par les cotisations des entreprises, puis démissionne de la présidence de l’organisation. Le 15 janvier 2008, il est mis en examen pour « abus de confiance », « recel d’abus de confiance » et « travail dissimulé ».
La caisse noire sert à soutenir les entreprises victimes de conflits sociaux (grèves). Quant aux 19 millions d’euros, ils servent, selon les termes mêmes de DGS, à « fluidifier les relations sociales ». Il est peu probable que l’enquête judiciaire aboutisse à savoir quels en sont les bénéficiaires. Mais nombreux sont ceux (y compris Laurence Parisot, la présidente du MEDEF) qui prônent plus de transparence dans le financement des syndicats, patronaux et salariés, au moyen notamment de la certification par un Commissaire aux comptes.
Le conflit entre la présidente du MEDEF et l’UIMM prend un tour violent quand sont révélées les indemnités de départ à la retraite de DGS (2,5 millions d’euros), auxquelles il faut ajouter quelques avantages subsidiaires, dont la prise en charge de ses frais judiciaires par l’UIMM. Laurence Parisot exprime alors fortement son indignation. Des commentateurs interprètent sa réaction par sa perception de l’impact calamiteux de cette affaire sur son image et celle du patronat, après plusieurs « parachutages dorés » de grands patrons. Pour d’autres, elle saisit l’occasion de réformer le MEDEF en affaiblissant le rôle de l’UIMM en son sein : l’enjeu est de mettre en avant un patronat « moderne ».
L’UIMM, experte de la négociation sociale
Qu’est-ce que l’UIMM ? L’Union des industries et métiers de la métallurgie, organisation patronale membre du MEDEF, créée en 1901, représentant 45 000 entreprises employant environ deux millions de salariés. Elle a près de 200 salariées, regroupe 120 syndicats professionnels et est présente dans tous les organismes paritaires. Ce dernier point est essentiel : les permanents de l’UIMM ont acquis une expérience des problèmes sociaux et de la négociation très difficilement remplaçable. Ainsi, ils constituent un appareil administratif et technocratique qui a été longtemps la force de négociation du MEDEF, alors même que l’UIMM y est largement minoritaire.
Le problème est que cette expérience s’est largement formée d’une part chez des gens qui ne sont donc pas des patrons d’entreprise, et qui ne veulent pas lâcher leurs mandats, d’autre part dans un contexte d’après-guerre marqué par la conflictualisation sociale. Or pour les partisans de Mme Parisot, il faut parvenir à une « nouvelle démocratie sociale », fondée sur un capitalisme moral, éthique, dans lequel puisse s’instituer un dialogue confiant entre patrons et salariés, sur le modèle allemand ou scandinave.
Une organisation archaïque ?
Dans cette optique, l’UIMM apparaît comme une organisation archaïque si elle ne se rénove pas (ce que son président, Frédéric Saint-Geours, prétend qu’elle fait : « Nous sommes en train de mettre en place, à marches forcées, une UIMM nouvelle, exemplaire. » Le Monde du 6 mars 2008). Comme le dit Frédéric Lefebvre, député UMP des Hauts-de-Seine, « cette fédération donne une image terrible de tous les patrons, alors qu’en France, on a des PME et des TPE formidables », ou Geoffroy Roux de Bézieux, président de l’association Croissance plus : « Les organisations patronales doivent être exemplaires. Sinon, comment demander aux syndicats de salariés d’accepter de réformer ? (…) Aujourd’hui, on voit clairement la ligne de fracture entre les patrons progressistes et les plus conservateurs » (Libération, 4 mars 2008).
Et Laurence Parisot elle-même veut en finir avec « une certaine logique et une conception des relations sociales qui sont totalement dépassées ». Il faut d’ailleurs remarquer qu’elle a été élue sans les voix de l’UIMM, qui pour la première fois de son histoire, « n’a pas fait les rois » de l’organisation. Elle se bat avec succès pour qu’un certain nombre de mandats sociaux soient attribués à d’autres que les membres de l’UIMM : « On ne peut considérer qu’une seule fédération peut représenter l’ensemble des entreprises (...) Ce que je demande, c’est de remettre les mandats dans les mains des chefs d’entreprise et de les sortir des hommes ou des femmes d’appareil » (Le Monde du 6 mars 2008).
Pour un capitalisme moral
Laurence Parisot est soutenue non seulement par de nombreux chefs d’entreprises (en gros, mais de façon schématique, ceux des services et des assurances, et plus généralement ceux qui sont en faveur d’une nouvelle donne sociale, comme le patron de Renault, Carlos Gohn), mais aussi par des politiques aussi bien à droite qu’à gauche. Elle a obtenu l’appui remarqué de Michel Rocard qui, dans une contribution publiée par le Monde, insiste sur la nécessité d’un capitalisme moral : « Dès la fondation du capitalisme, nombreux furent ceux qui remarquèrent qu’il avait d’autant plus besoin d’éthique qu’il avait moins besoin de règles. Les créateurs de la théorie économique qui l’encadrait étaient presque tous des moralistes. (…) Le capitalisme sombre sous l’immoralité. Nous sommes en train de découvrir qu’il risque techniquement d’y succomber. Tel est le contexte de l’affaire de l’UIMM. (…) Le combat de Mme Parisot nous concerne donc tous : il ne s’agit pas seulement de redonner sa dignité à un système qui en a bien besoin, mais surtout de lui permettre de revenir à un fonctionnement efficace et régulier. Nous avons choisi la libre entreprise. Elle exige de bons patrons, respectables et intègres. Sans éthique forte, il n’y a plus de capitalisme. »
Pour un nouveau dialogue social
Pour Philippe Frémeaux (Alternatives économiques, avril 2008) : « Ce qui oppose surtout la direction actuelle du Medef à la vieille garde de la métallurgie, ce sont leurs conceptions du dialogue social. La gestion des relations sociales à la mode UIMM a toujours consisté en un mélange d’autoritarisme et de paternalisme. (…) Elle n’a pas été sans résultat : on lui doit notamment les régimes de retraites complémentaires, d’abord réservés aux cadres, puis progressivement généralisés à tous les salariés. L’assurance chômage est aussi, quoique dans une moindre mesure, l’héritière de cette histoire. (Mais) il faut inventer de nouvelles formes d’intégration des salariés. Mais lesquelles ? » Pour lui, la balance oscille entre gestion « nordique » et libéralisme, sans que l’organisation patronale ait encore tranché.
L’incapacité à comprendre les métamorphoses du travail
On trouve une analyse assez proche chez Hubert Bouchet (membre du Conseil économique et social, ancien secrétaire général de l’Union des cadres et ingénieurs Force ouvrière) dans le Monde de l’économie du 5 février 2008 : « C’est la cécité des partenaires sociaux à l’endroit de la métamorphose du travail humain qui résulte de l’ouvriérisme entretenu par l’UIMM. Cette métamorphose (…) est causée par la substitution inéluctable des ressources de la pensée à celles de la puissance physique. (Auparavant), le résultat de l’effort procédait d’une équation simple, dans laquelle la durée du travail était primordiale et les individus facilement interchangeables. Chacun se considérait comme l’égal de son compagnon de labeur, ou d’infortune. Une solidarité, syndicale ou non, en résultait. (…) (Aujourd’hui), on y travaille en réseau d’individus juxtaposés, souvent plus concurrents et solitaires que solidaires, avec en épée de Damoclès le risque de devenir le maillon faible. (…)
La dimension solitaire du travail se traduit par une propension de la personne souffrante à entrer dans une logique de culpabilité individuelle, et à somatiser. Faute de trouver une réponse dans des organisations autistes aux altérations qui n’affectent apparemment pas le corps, il est fait appel au médecin ou à la cellule de soutien psychologique. Dans le pire des cas, c’est le suicide, partie émergée d’un iceberg gros de la misère d’une fraction croissante du monde du travail. (…)
Tous les interlocuteurs sociaux occupant le devant de la scène sont défaillants à cause de leur incapacité à faire litière de l’ouvriérisme, dont le " métallo " est l’archétype. »
Des enjeux financiers bien réels
François Ewald (économiste au CNAM, spécialiste des questions d’assurance), conseiller du MEDEF, témoigne lui aussi à charge : « Les pratiques de « fluidification des relations sociales » font apparaître un visage du patronat dont on pouvait penser que la naissance du Medef avait tourné la page : celui qui se considère au-dessus des lois qu’il affiche pourtant devoir être respectées par tous. (…) Il y a un problème de gouvernance des organisations professionnelles patronales qui deviennent dangereuses lorsqu’elles échappent à leurs mandants et se transforment en appareils de pouvoir autonomes. »
Il finit de tracer le contexte des enjeux autour de la pénibilité en répondant à la question du « style particulier de l’UIMM » : « A quoi tient-il ? Sans doute à ce que cette fédération patronale considère essentiel de garder le contrôle de la gestion des questions sociales en France. Pourquoi ? C’est que dans social, il y a socialisation, autrement dit mutualisation. Tenir les clefs du social aide à mutualiser sur l’ensemble des entreprises, et la société tout entière, les charges qui permettent la mise en oeuvre des politiques sociales favorables au secteur de l’industrie. Le cas des accidents du travail est exemplaire d’un dispositif qu’on ne parvient pas à faire bouger malgré des scandales comme celui de l’amiante. Le social, ce ne sont pas seulement des charges, mais des transferts de charges. Ici, les branches professionnelles sont moins solidaires qu’opposées, et contrôler le dispositif est essentiel. » Et de conclure : « La vraie sortie de la crise serait que le Medef permette aux chefs d’entreprise de dépasser la défense de leurs intérêts immédiats dans une vision politique qu’ils pourraient faire partager à tous les Français. » (Les Echos du 13 mars 2008)
A en croire Alexandre Kas (Travail et santé, avril 2008), on en est loin : si les négociations trainent, c’est parce que « le patronat » ne veut pas financer les départs anticipés à la retraite. Pour éviter des « dérives financières », celui-ci réclame un examen travailleur par travailleur (au moyen de commissions médicales) et met en avant les autres facteurs de risque que le travail, alors que les syndicats de salariés lient départ anticipé et exposition à des tâches pénibles. Pour ces derniers, le patronat joue la montre. Remarquons au passage que le négociateur actuel, président de Spie Batignolles, soutient Laurence Parisot. Le ministre du travail et de la solidarité, Xavier Bertrand, a bien l’intention de reprendre la main si les négociations n’avancent pas d’ici la fin avril.
Sources :
Le Figaro (26 septembre 2007 - 4, 6, 7 mars 2008)
Le Monde (28 septembre 2007 - 5 février 2008 - 2, 4, 6, 7, 8, 9, 20 mars 2008)
Libération (4, 13, 28 mars 2008)
Les Echos (4, 10, 11, 13, 17, 21 mars 2008 - 8 avril 2008)
La Croix (3 mars 2008)
Alternatives économiques (avril 2008)
Santé et travail (avril 2008)