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La guerre à la drogue est un échec total
 
Pharo Patrick
janvier 2016, par serge cannasse 

L’interdiction de certaines drogues a d’abord été une préoccupation de santé publique, initiée par des médecins. La toxicomanie est une maladie. Les législations répressives sont un échec. Elles sont même contreproductives, en favorisant la corruption. Il n’est pas question de légaliser les drogues, mais d’encadrer leurs usages.

Chercheur en sociologie morale (CNRS), Patrick Pharo a publié notamment « Philosophie pratique de la drogue » (Cerf, 2011. 400 pages, 37 euros), « La dépendance amoureuse » (PUF, 2015, 316 p., 22 euros), et a contribué à l’ouvrage collectif « Les drogues face au droit » (PUF, la Vie des idées, 2015, 114 pages, 9 euros).

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Les addictions sont-elles un problème de volonté ?

Votre question fait référence à un vieux débat philosophique qui remonte à Aristote et concerne tout humain : nous savons que le comportement A est meilleur que le B et bien que nous soyons des êtres rationnels, nous faisons B. C’est ce qu’il nomme l’akrasia. J’ai interrogé de nombreux toxicomanes, dont la plupart essayaient d’arrêter leur consommation, et je ne pense pas qu’ils soient aussi faibles de volonté qu’on le dit souvent. L’immense majorité d’entre eux présentait leurs choix initiaux en termes de liberté. L’un d’eux m’expliquait qu’il est impossible d’ignorer les dangers de l’héroïne quand on commence à en prendre. Pourtant, il l’a fait. Bien entendu, la décision est facilitée par certains concours de circonstances, comme une relation amoureuse ou amicale, l’influence d’un groupe, la consommation d’alcool, etc. Les personnes que j’ai interrogées me disaient que d’une certaine façon, elles y allaient de bon cœur ! Cela rejoint une autre notion d’Aristote, celle d’akolasia, difficile à traduire : le choix du comportement B est fermement décidé, il ne se fait pas de manière insidieuse. En français, on traduit parfois par dérèglement, mais je préfère le terme anglais d’incontinence (auto-indulgence) : on se fait plaisir, même si on a peur des conséquences.

Il s’agit d’un problème typique de sociologie morale, qui est la discipline qui examine comment les gens agissent en fonction du bien et du mal qu’ils font aux autres ou à eux-mêmes, des pressions sociales et de leurs sentiments de liberté ou de contrainte. Elle a été illustrée par de grands noms de la sociologie, comme Max Weber, qui a montré l’influence déterminante de l’éthique calviniste dans la naissance du capitalisme, Émile Durkheim dans ses études sur l’éducation ou la réputation, ou Talcott Parsons et ses successeurs (ethnométhodologues, interactionnistes, dont Erwin Goffman). La sociologie morale est proche de la philosophie morale et en particulier d’un courant aujourd’hui important, dit intuitionniste. Elle s’intéresse à ce que nous faisons quand nous nous référons à un point de vue moral sans que pour autant nous ayons construit des principes bien établis : grosso modo, presque tout le monde sait ou croit savoir ce qui est moral ou pas. Les toxicomanes que j’ai interrogés se posaient des questions qui relevaient de cette problématique : est-ce que mon comportement nuit aux autres ? ai-je le droit de prendre des décisions qui peuvent me mettre en danger ? etc.

Il y a de très grandes variations individuelles dans la décision de consommer comme pour ses conséquences une fois qu’elle est prise. Une femme me racontait avoir commencé à prendre de l’héroïne contrairement à sa sœur : « Heureusement pour elle, elle a eu trop peur, alors que moi, je n’ai pas eu assez peur. » Puis le produit fait son travail dans le cerveau : il faut compter avec lui. Mais sa dynamique n’est pas la même chez tout le monde.

La prise de risque est inhérente à l’humain ?

Je pense que oui. Les travaux des neurosciences vont dans ce sens depuis le début des années 2000. Ils sont partis d’un résultat ancien (dans les 50), mais qui avait été oublié : lors d’une expérience de laboratoire, des rats recherchaient la stimulation électrique de certaines zones cérébrales au détriment des conduites vitales, comme se nourrir. Il se produisait chez eux un dérèglement de ce qui a été identifié plus tard comme les circuits neuronaux de la récompense. Liés à la motivation, à la recherche d’excitation, ils sont impliqués dans toute quête de plaisir (sexe, attachement à une personne, drogues, etc., à l’exception des hallucinogènes), selon des modalités différentes pour chacune (l’alcool n’agit pas comme la cocaïne, qui n’agit pas comme l’héroïne, etc.).

Récemment ont été identifiées des zones cérébrales dédiées au plaisir (et pas seulement à sa recherche). Cela signifie que si le plaisir passe par les sens (par exemple l’odeur et le goût de l’alcool), son mécanisme principal n’est pas sensoriel, mais cérébral et qu’il est donc en partie indépendant de ses sources (sexualité, jeux, drogues, sports, etc.).

L’idée qui ressort de l’ensemble des travaux neuroscientifiques consacrés aux dépendances est que les drogues pirateraient ces systèmes de récompense et de plaisir, fabriqués à d’autres fins par l’évolution. Les théoriciens évolutionnistes expliquent que ces systèmes nous sont indispensables parce qu’ils permettent le maintien et la reproduction des sociétés humaines au travers des relations amoureuses, sexuelles, d’attachement parents-enfants (les petits humains ne survivent pas si leurs parents ne s’attachent pas à eux), etc. Cela signifie que les drogues n’agissent pas à la marge de l’humain, mais au contraire sur des éléments qui lui sont centraux, avec des conséquences que les usagers n’avaient pas voulues, bien qu’ils en aient connu la possibilité.

Le plaisir prime le risque ?

Oui, presque personne ne pense que ça va tourner mal ! Les produits font d’abord du bien. Avant de donner le cancer, le tabac vous fait plaisir, vous stimule quand vous en avez besoin, vous détend après une période de travail, et ainsi de suite.

Pourquoi interdire certains produits plutôt que d’autres ?

Les produits ne sont pas équivalents. Ainsi, le cannabis peut avoir des effets néfastes, mais il est bien plus facile à consommer avec modération que la cocaïne, l’héroïne ou même l’alcool chez certaines personnes. Certains États américains l’ont dépénalisé, pour un usage thérapeutique ou même récréatif. A l’inverse, des produits comme la méthamphétamine sont extrêmement dangereux : les usagers qui arrêtent perdent toute joie de vivre, tout désir même le plus simple.

L’interdiction de certaines drogues est souvent attribuée à un « ordre moral » abusif. C’est certainement le cas quand il s’agit de mettre des gens en prison parce qu’ils consomment tel ou tel produit. Mais c’est d’abord le résultat d’une préoccupation de santé publique de médecins et de pharmaciens qui ont jugé dangereux de laisser à la portée de tout le monde des molécules que la science moderne découvrait et synthétisait avec facilité (chaque année, une vingtaine de nouvelles drogues apparaissent sur le marché, non interdites puisqu’il faut du temps aux autorités de santé pour les inscrire sur la liste les prohibant, et aisément disponibles sur internet).

La décision des pouvoirs publics a été de retirer certaines substances psychoactives du commerce, avec comme conséquence la création d’un marché noir, donc la répression des revendeurs, mais aussi l’augmentation des prix et des bénéfices. Il y a aujourd’hui des situations catastrophiques comme en Colombie ou au Mexique, où des régions entières sont sous la coupe des cartels. Les pays d’Afrique de l’ouest sont profondément déstabilisés par le trafic et dans de nombreux pays dans le monde, la répression favorise la corruption. Comme l’a reconnu la Commission globale de politique en matière de drogues, comprenant plusieurs anciens chefs d’État, la guerre contre la drogue est un échec total.

La réponse à une vraie préoccupation de santé publique a suivi une mauvaise voie parce qu’elle n’a pas tenu compte d’un principe pourtant inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme : la collectivité ne peut interdire que des activités nuisibles à autrui. Ce qu’exprimait bien le philosophe et économiste John Stuart Mill : « Le mal qu’il y a à contraindre quelqu’un pour son bien est infiniment plus grand que le bien qu’on pourrait obtenir par cette contrainte.  » La loi est abusive quand elle vous retire l’exercice de votre liberté : c’est à vous de décider ce que vous consommez.

Il aurait fallu également tenir compte du principe qui veut que les actions soient aussi évaluées sur leurs conséquences. C’est ainsi qu’il va être assez difficile de revenir en arrière parce que cela implique la remise en cause de ce qui apparaît comme des évidences à beaucoup, que de nombreuses institutions fonctionnent sur la répression des produits illicites et que des millions de personnes vivent de la guerre contre la drogue.

Quelles autres voies que l’interdiction ?

La Commission globale propose une série de mesures de dépénalisation : il ne faut plus mettre les gens en prison parce qu’ils consomment un produit. Elle avance des voies de légalisation, comme c’est déjà le cas dans certains États américains et européens pour le cannabis. Elle préconise une véritable information de santé publique sur les produits ainsi qu’un contrôle médical quand certains d’entre eux sont utilisés. Cette politique dite de réduction des risques consiste par exemple à ouvrir des salles de de consommation à moindre risque, dont une littérature abondante publiée dans les meilleures revues scientifiques montre l’intérêt, en plus de la prescription de produits de substitution et de la distribution de seringues. Ces mesures permettent de toucher et suivre les patients. Car il faut bien comprendre que l’addiction est une maladie, comme l’a déclaré le National Institute on Drug Abuse aux États-Unis. Il ne s’agit pas d’autoriser la vente d’héroïne dans les bureaux de tabac : c’est un produit dangereux dont la distribution doit être fermement contrôlée et réservée aux gens qui ne peuvent pas s’en passer. Ça ne signifie pas qu’il faut emprisonner ceux qui en consomment.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 949 (novembre 2015) de la Revue du Praticien Médecine Générale




     
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