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Pourquoi les infirmières hospitalières ne se mettent-elles pas en grève ?
novembre 2012, par serge cannasse 

Depuis plus de vingt ans, aucune grève infirmière massive n’a eu lieu en France, alors que les conditions semblent de plus en plus réunies pour qu’il s’en déclenche une. Comment expliquer ce qui est un sujet d’étonnement ou de dépit pour beaucoup ? Pour Ivan de Sainsaulieu, un des très rares sociologues à s’être penché sur la question, la raison essentielle en est que les infirmières sont déjà mobilisées, fortement, par l’exercice même de leur métier.

Mobilisation "contestataire"

Bien que rare, la mobilisation « contestataire » (selon la terminologie de Sainsaulieu) est redoutée par la plupart des directions des établissements publics hospitaliers. Elles ont de bonnes raisons pour cela : la profession faisant partie de la Fonction publique, où les conflits sont pourtant nombreux, elle bénéficie d’un emploi protégé (ses membres ont peu de chances d’être licenciés) ; son « degré de qualification » est supérieur à la moyenne ; ses membres subissent de fortes contraintes de rythme et d’horaires de travail, qui de plus s’aggravent, dans un contexte de restriction des ressources hospitalières (la progression des embauches ralentit depuis 2004) ; enfin, leur salaire est souvent loin de leurs aspirations.

Cependant, les infirmières sont peu syndiquées. Quand elles le sont, c’est auprès d’un syndicat généraliste plutôt que d’un syndicat catégoriel (à l’exception des infirmiers de bloc opératoire et d’anesthésie). Elles votent peu aux élections professionnelles et participent peu aux grèves pour des améliorations de salaires. Pour Ivan de Sainsaulieu, « le syndicalisme ordinaire échoue à présenter aux soignants une cause aussi vivante, aussi vitale que celle du soin. »

Cette « cause » rend compte de la difficulté des infirmières à se mobiliser pour une autre. Elles sont en effet soumises à la « contrainte morale et psychologique » de la continuïté des soins. Elles ont peu de temps pour autre chose : la plupart sont des femmes, donc subissent une double journée de travail, à l’hôpital et chez elles, ce qui laisse peu de loisir pour les discussions et réunions hors activité de service. La variété de leurs situations de travail « freine l’émergence d’une profession homogène dans sa conscience d’elle-même » et ne favorise pas le sentiment d’appartenir à un tout collectif. En revanche, le soin apparaît pour elles comme une cause « totale », encore imprégnée de vocabulaire religieux (la vocation, le dévouement, par exemple), dirigée contre la nature (la maladie), et non contre la société (l’injustice, bien qu’elles " plébiscitent massivement les valeurs d’équité et d’égalité"), et pour la guérison, dessinant ainsi une propension mentale éloignée de la revendication.

Mobilisation "consensuelle" : trois modalités

Cependant, insiste Ivan de Sainsaulieu, les infirmières se mobilisent bel et bien, mais ni contre un adversaire (l’administration, l’État), ni pour les prescriptions managériales. Leur mobilisation est « consensuelle » : elle ne passe pas par la négociation autour du conflit maintenant classique entre travail prescrit et travail réel, mais prend trois figures, la coopération, la participation et la coordination.

La coopération est le fruit d’un « travail construit au quotidien » au sein des services, et plus volontiers dans certains (bloc opératoire, réanimation) que dans d’autres. Elle dessine une sorte de communauté de soins, d’autant plus forte que ses membres (infirmières et autres soignants) maîtrisent leur activité, du fait de sa technicité et de l’intervention faible ou nulle du patient, par exemple parce qu’il est inconscient. Le fait d’être un « petit groupe soudé » prédispose mieux que d’autres formes d’association à une mobilisation plus large (ce que l’on constate effectivement avec les infirmiers de bloc et d’anesthésie).

La participation procède du slogan de l’amélioration de la qualité des soins, largement consensuel (comment pourrait il en aller autrement ?). Sa mise en œuvre n’est pas facilitée par le paradoxe entretenu par l’État qui cherche à la fois à renforcer son contrôle sur les établissements et à accroître leur autonomie. En revanche, elle est efficacement promue grâce à l’accréditation, et ce d’autant plus que les directions hospitalières et les cadres de proximité s’y attachent. Dès lors, elle peut prendre deux formes. Soit elle est « déléguée » à certains professionnels, mais permet aux autres de découvrir le paysage organisationnel et de s’y situer. Soit elle est « élargie », reposant sur une alternance entre consultations larges et conduites de projets ciblés par de petites équipes, ce qui favorise « l’émergence d’acteurs individuels » à l’origine de réseaux de travail créatifs. Bien qu’elle comporte un risque évident de bureaucratisation, Ivan de Sainsaulieu estime qu’elle devrait être facilitée, parce qu’elle « favorise l’expression et la délégation de pouvoirs. »

La coordination étend la pratique à l’interdisciplinarité, y compris vis-à-vis des médecins, au-delà de ce qui est prescrit (la fiche de poste). Elle donne aux infirmières un rôle clef et ce faisant répond à leur besoin de reconnaissance, dont le manque est une plainte récurrente de la profession, bien mal entendue. Elle comporte le risque d’être « instrumentalisée » par la direction dans un but de « normalisation des pratiques » à visée gestionnaire, mais elle correspond à une disposition largement partagée des infirmières, dont elles doivent cependant constamment faire la preuve.

Ces formes de mobilisation sont éloignées de la mobilisation « contestataire » par bien des aspects et peuvent cantonner les infirmières dans leur « utilité sociale », en leur donnant le sentiment de participer à une dynamique égalitaire. « Revanche de dominées », face à des médecins qui ont réussi à monopoliser les représentations des soins et de la santé et face à des élites (intellectuelles, administratives, économiques) dont elles sont largement coupées.

Ivan Sainsaulieu. La mobilisation collective à l’hôpital : contestataire ou consensuelle ? Revue française de sociologie. 53-3, 2012, 461-492. Disponible (article payant) sur Cairn.info .

Photos : Lecce (Pouilles - Italie), 2012 ©serge cannasse




     
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6 Messages de forum

  • Il me semble que Yvan de Sainsaulieu à souligner que les IDE de la FPH sont peu syndiquées, devrait replacer ce phénomène dans son contexte général à savoir la sous-syndicalisation en France.

    Reste à déterminer s’il s’agit de la cause ou de la conséquence.

    Il est (d)étonnant qu’il ne soit pas fait un parallèle par les IDE ils/elles même entre la dégradation de la qualité/sécurité des soins, en lien avec celle des conditions de travail mais dictée par cette insupportable « contrainte morale et psychologique » de la continuité des soins.

    Quant à : « Elles ont peu de temps pour autre chose : la plupart sont des femmes, », Monsieur Yvan de Sainsaulieu est à coup sûr un homme ☺. Et peut-être ne côtoie t’il pas assez de femmes, IDE qui plus est.

    Je pense donc que c’est plus une question d’absence de volonté plutôt qu’une impossibilité.

    Cela étant dit, et même si beaucoup s’en défendent (mollement), il est vrai que ce vocabulaire religieux (vocation, dévouement…etc) nous colle à la peau comme un chewing gum à la semelle et semble même être trans-générationnel…

    Je m’interroge par contre à titre personnel sur les moyens modernes de communication (internet) qui, s’ils ouvrent incontestablement sur l’information, isolent aussi humainement.

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    • s’il est vrai que "la double journée" ne s’applique pas uniquement loin s’en faut aux IDE je ne pense pas que l’on puisse parler de manque de volonté ou d’un côté sacerdosal quant au manque de réaction de cette profession face aux dégradations incessantes des conditions de travail,une pénibilité qui ne cesse d’augmenter une charge qui suit le même chemin ,une pression hiérarchique qui exige toujours plus de rentabilité dans un domaine ,la santé, qui parait particulièrement inapproprié à produire de l’argent, non je ne pense pas qu’on l’on puisse parler de manque de volonté mais plutôt de burn out, de sentiment d’inutilité à manifester leurs mécontentements parcequ’astreintes au service minimum,comment dans ces conditions parvenir à les convaincre qu’il ne faut pas tout accepter que tout n’est pas tolérable et que oui elles ont le droit de dire stop ?voilà plutôt la vrai question à mon sens

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      • Je ne pense pas que l’on « rentre en burn out » comme et quand on entre dans la profession…

        Après, je trouve que le service minimum, il a bon dos…

        Rien n’empêche les IDE de réfléchir à comment manifester leur mécontentement sur leur lieu de travail et en dehors des heures et des murs de la structure.

        Personne n’a dit que c’était facile mais ce fatalisme est bien une forme d’absence de volonté.

        A moins que finalement, les IDE ne soient pas si malheureuses !

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        • Le problème c’est que nous sommes (IDE et AS) en effectif minimum permanent (la difficulté de prendre des vacances d’été pour une équipe est une des preuves).

          En plus les infirmiers, s’ils font grève sont doublement entubés car nous travaillons (car réquisitionnés) avec un brassard "en grève" ce dont la direction et la société se fiche totalement. De plus on est pas payés... Vous connaissez beaucoup d’emploi ou lorsque l’on fait grève on est pas payés et en plus on fait la même journée de travail que tous les jours ? On a pas l’impact des profs ou de la SNCF qui obtiennent ce qu’ils veulent en faisant chier le monde.

          Le problème c’est que le service minimum (minimum ne veut pas dire pépère malheureusement) est devenu notre quotidien. Donc selon moi, un jour, quand on sera suffisamment épuisés il aura de multiples abandons de postes en même temps et des conséquences sur la vie de nos patients.

          Répondre à ce message

  • Bonjour Un mouvement d’aide soignant(e)s d’infirmièr(e)s est en train de naitre sur face book (15 000 membres). Nous vous invitons à nous rejoindre pour défendre nos conditions de travail, la revalorisation de nos professions et un système de santé juste et solidaire. Voici le lien, à diffuser autour de vous : https://www.facebook.com/groups/NiBonnesNiNonnesNiPigeonnes/ Rejoignez nous ! Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin.

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