Presse médicale : mourir libre !
juin 2009, par serge cannasse 
La presse médicale est un élément essentiel de la formation continue des médecins (FMC) mais, à l’exception de la revue Prescrire, elle est largement voire essentiellement financée par la publicité de l’industrie pharmaceutique. A ce titre, elle est fort logiquement suspectée d’être sous influence. Or les investissements publicitaires des laboratoires sont en chute libre, ce qui va vraisemblablement conduire une bonne partie des journaux médicaux, surtout les généralistes, à la mort par asphyxie.
Une étude publiée par les Cahiers de sociologie et de démographie médicale montre une nouvelle fois que la presse médicale est un élément essentiel de la formation continue des médecins (FMC) : elle est citée par 84 % d’entre eux comme moyen de FMC, devant la participation à un congrès médical (73 %), la lecture de manuels (72 %), l’internet (66 %) et les séances de FMC organisées par les associations professionnelles (51 %). On notera au passage que la formation par groupes de pairs, fortement encouragée par la HAS, n’est citée que par 19 % des généralistes et 25 % des spécialistes. En moyenne, les médecins consacrent 2,9 heures par semaine à la lecture d’une publication médicale (2,6 pour les généralistes, 3,2 pour les médecins exerçant en centres de santé). Ce temps de lecture a diminué durant les trente dernières années (4,3 heures en 1977).
Cependant, un sondage téléphonique réalisé pour la revue Pharmaceutiques (à destination des acteurs de l’industrie pharmaceutique) en janvier 2009 montre qu’en ce qui concerne l’information sur les médicaments, c’est la visite médicale qui est plébiscitée, la presse médicale venant loin derrière (elle n’est citée que par 20 % des 188 médecins interrogés). Les séances de FMC organisées par les laboratoires seraient plus appréciées que les séances associatives (79,2 % versus 73,3 %), ce qui est en complète dissonance avec les données de l’étude précédente (59-47 % versus 37-34 %). Autre curiosité : alors que les recommandations de la HAS (Haute autorité de santé) sont fréquemment accusées d’être difficiles à lire, 94 % des sondés les déclarent « très compréhensibles » ou « compréhensibles ».
Le plus simple est donc de se ranger à l’avis du rapport sur la FMC publié en novembre 2008 par l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) : « Comme les rapports successifs de l’IGAS le soulignent depuis plus de 10 ans, les données sur la FMC sont très insuffisantes. On ne sait toujours pas combien de médecins ont suivi combien de formations durant l’année passée, quel temps ils y ont consacré. On ne dispose d’aucune appréciation de leurs besoins, de leurs attentes, de leurs difficultés. » Une note en bas de page signale qu’une tentative timide pour en savoir plus, au moyen d’un portail internet, a été stoppée par le cabinet de la ministre de la santé début 2008.
Dans un rapport publié un an auparavant (septembre 2007), la même IGAS rappelle l’importance de la presse médicale dans l’information des médecins, mais s’interroge sur son indépendance à l’égard de l’industrie pharmaceutique : « La plus grande partie de cette presse est financée par la publicité dans laquelle les industries de santé prennent une part prépondérante (70 % selon le Quotidien du médecin). (…) On ne peut ( …) exclure que la grande dépendance de la presse médicale envers l’industrie pharmaceutique influence la présentation des débats. D’autant plus que la faiblesse des ressources en expertise au sein de ces revues limite structurellement leur capacité critique. » Le rapport écarte les articles mensongers (« sans doute pas principalement ») et énonce un certain nombre de pratiques plus subtiles (recours à des experts liés à l’industrie, préférence pour certains sujets et pour la nouveauté, « qui n’est pas l’efficacité », etc). Il s’étend sur la revue Prescrire, qui est « devenue une référence » malgré les critiques dont elle fait l’objet, parce qu’elle refuse toute forme de financement publicitaire et ne vit que de ses abonnements.
C’est d’ailleurs le premier des arguments présentés par l’UFC-Que choisir pour mettre en doute l’indépendance des autres titres de la presse médicale. Elle rappelle l’avis émis par la Commission sénatoriale des affaires sociales en 2006, pour qui il s’agit d’une presse gratuite, dont le financement est assurée par les labos. Les nombres d’abonnés avancés par le Syndicat national de la presse médicale seraient très sujets à caution. L’opinion de l’UFC est confortée par un sondage, qu’elle admet trop limité pour emporter la conviction : « Sur une vingtaine de praticiens interrogés, huit reçoivent Impact médecine. Aucun ne paye son abonnement ! Seulement deux généralistes (sur 14 qui le reçoivent) règlent leur abonnement au Quotidien du médecin. »
Pour montrer que la suspicion de partialité est fondée, l’UFC donne l’exemple du rimonabant, médicament destiné à lutter contre l’obésité, d’abord encensé par une partie de la presse (ici, c’est le Quotidien du médecin qui est mis en cause) avant de se voir retiré du marché en janvier 2009 (à cause de ses effets indésirables) sans que cette information soit, elle, facilement disponible dans les mêmes supports. Enfin il est rappelé très à propos que le problème du « manque de sens critique vis-à-vis des industriels » est loin de n’être que français, mais concerne l’ensemble de la presse médicale dans le monde.
Il est bien possible qu’une solution à ce problème vienne de l’industrie elle-même : « Au cours des dix dernières années, une centaine de titres médicaux ont cessé de paraître – il en reste 260 à l’OJD – et les investissements publicitaires plongé de 50 %. » (Pharmaceutiques, mars 2009) La chute de ces derniers ne fait que s’accélérer, menaçant de mort par asphyxie une bonne partie de la presse, en particulier la trentaine de titres à destination des généralistes.
Les raisons en sont bien connues : pas de médicaments généralistes innovants, concurrence des médicaments anciens par les génériques, importance croissante des pharmaciens (qui conseillent les génériques), des infirmières de ville et des associations de patients, ces trois derniers publics étant désormais les cibles privilégiées de l’industrie pharmaceutique. Désormais, ce sont surtout les médicaments « de niche », prescrits par des spécialistes, voire des ultra-spécialistes, qui font l’objet de publicités dans des journaux eux-mêmes très spécialisés.
Les journaux médicaux doivent donc changer de « business model ». Ils adoptent pour cela diverses stratégies (recours à d’autres sources publicitaires que les labos, organisation de congrès, de formation médicale par internet, réorientation vers d’autres lectorats, etc) aux succès encore incertains. Quant à l’internet, il ne peut certainement pas faire vivre un journal, d’ailleurs qu’il soit médical ou non : les revenus publicitaires sont bien trop faibles.
Il est donc vraisemblable que les abonnés vont retrouver une importance croissante, celle qui était la leur à l’origine de la presse médicale, avant que l’industrie lui apporte une trop grande facilité financière. Est-ce à dire que la presse redeviendra enfin « pure » de toute publicité ? Cela reviendrait sans doute à réclamer que dans la presse d’information généraliste, seul ait droit de cité Le Canard Enchaîné, quels que soient les mérites qu’on puisse lui reconnaître. La pluralité est une des conditions de la démocratie, y compris sanitaire, et l’exigence de pureté un des vieux souhaits de toutes les dictatures. Reste que le vœu de l’IGAS est fondé : un « guide de la presse » en direction des médecins. Car tous les journaux ne sont pas à mettre dans le même sac. Il y a des journaux « vertueux », même s’ils comportent de la publicité. Malheureusement, il n’est jamais certain que la vertu emporte le morceau.
Conflit d’intérêts : l’auteur travaille régulièrement pour la Revue du praticien - médecine générale et le Concours médical.
Photos : Paris, 2009 © serge cannasse