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Je vous salis ma rue
 
Quesemand-Zucca Sylvie
décembre 2007, par serge cannasse 

D’abord médecin du travail, Sylvie Quesemand Zucca est aujourd’hui psychiatre et psychanaliste. Elle partage son activité entre son cabinet et l’équipe mobile Souffrance et précarité de l’hôpital Esquirol, qui intervient en liaison avec le Samu social de Paris auprès de SDF dans la rue ou les centres d’hébergement. Elle est l’auteur d’une émission documentaire sur la vie à la rue pour France Culture en 2005 (« Dehors, en attendant demain ») et d’un livre ("Je vous salis ma rue". Stock, 2007), sur lequel porte cet entretien.

Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?

En 1996, sous l’impulsion du président du Samu social, Xavier Emmanuelli, j’ai participé, avec des infirmiers psychiatriques et une chargée de mission, à la construction du Réseau Souffrances et Précarité de l’hôpital Esquirol. Ça a été un moment formidable d’enthousiasme, d’énergie, et en même temps d’hébétude, face à des vies humaines dont on imagine mal, de loin, le degré de désastre, aussi bien sur le plan physique que psychique et social. J’étais intéressée par ce que Xavier Emmanuelli posait comme questions : pourquoi certains de ses patients de Nanterre ne réagissaient-ils plus à la douleur physique, pourquoi ne se regardaient-ils plus dans les miroirs. J’ai décidé de participer à ce travail. Et depuis, je partage mon activité professionnelle entre mon cabinet et le Samu social.

En 2005, j’ai réalisé une émission documentaire pour France-Culture sur ce sujet. C’était passionnant, car de faire parler aussi bien des gens vivant dans la rue et des professionnels impliqués dans ces questions de grande précarité m’a permis d’avancer dans mes réflexions, d’approfondir celles-ci ; c’est un monde tellement déstructuré qu’on ne peut le penser seul. Mais le côté éphémère de la radio est frustrant. Je me suis décidée à écrire, pour mettre de l’ordre dans mon expérience, clinicienne, pour lutter contre l’impression de chaos que crée le contact avec la vie de ces gens dans la rue, pour tenter d’y voir un peu plus clair, en tant que psychiatre, car les codes de repérage, les questionnements, les doutes, sont forcément différents selon que l’on travaille dans un cadre précis, avec des horaires et un lieu fixes, ou au contraire dans les interstices des rues et des institutions. J’ai en même temps voulu que ce livre puisse éventuellement être utile, comme un petit manuel, aux travailleurs sociaux qui travaillent dans ce monde de la grande précarité : ils sont souvent seuls devant des situations psychiatriques très complexes, pour lesquelles ils n’ont souvent reçu que peu ou pas de formation, coincés entre les injonctions irréalistes de leurs tutelles et les données du terrain.

Vous faites une distinction entre soigner et prendre soin.

C’est l’équivalent du « cure » et « care » des Anglo-saxons. Dans mon livre, cela fait référence à deux types de situations. D’une part, les personnes qui relèvent de pathologies psychiatriques avérées et qui justifient d’une prise en charge psychiatrique, voire d’une hospitalisation en milieu spécialisé, et surtout, de lieux de vie adaptés à leur pathologie : ces lieux alternatifs à l’asile n’existent pas assez, même si aujourd’hui, ici et là, ces lieux de vie existent et, j’espère, sont amenés à se développer. D’autre part, il y a les processus de désocialisation propres à la vie dans la rue, qui relèvent plutôt d’un « prendre soin ». La rue crée une temporalité quotidienne très étrange, qui n’est pas du tout la nôtre, et qui ne peut pas disparaître du jour au lendemain simplement parce que le patient « se sent mieux ». En particulier, il ne suffit pas de créer des lits dits de « stabilisation » pour assurer une bonne transition, il faut en même temps penser cette dimension du temps, de l’espace, du rapport au corps, que des années de désocialisation ont pu totalement bouleverser.

Le « prendre soin », c’est l’accompagnement social ?

Bien plus que ça. Idéalement, c’est essayer de savoir comment ils peuvent se réapproprier l’idée d’être une personne avec un passé, un avenir : c’est un accompagnement qui devrait être social au sens le plus large du mot, qui devrait concerner la société dans son ensemble, et si possible, en amont de l’arrivée à la rue : il y a de plus en plus de jeunes, de femmes dehors… Il y a des travailleurs pauvres sans logement, des malades isolés, des personnes pas malades mais en vraie errance sociale, à qui il faut trouver des solutions avant qu’elles ne se désocialisent. Et aussi les personnes en situation irrégulière, les sans papiers, qui vivent parfois des années dans des conditions de survie effroyables et qui tombent dans des états de déchéance physique et psychique à force de vivre dans l’effroi et l’isolement le plus total.

En vous lisant, j’ai eu l’impression que vivre dans la rue est l’envers de notre monde.

Un peu comme dans un tableau de Brueghel, oui. Je dirais plutôt que l’absurdité de ce que l’on voit, de l’autre côté de la rue, nous renvoie comme en un miroir difforme la violence de nos codes actuels, la violence des éjections du monde du travail, de la compétition effrénée, la perte de la solidarité spontanée.

Y a t’il quelque chose de commun dans la relation de soins entre le travail dans la rue et celui au cabinet ?

Dans la rue, il faut d’ailleurs y prendre garde, il y a un risque de dérive, parce que souvent les gens vous tutoient, vous appellent par votre prénom, ce qu’il faut parfois accepter pour établir et garder le contact. Il faut alors être d’autant plus vigilant avec les codes de la distance, s’interroger sans cesse, bannir la familiarité tout en étant présent et dans l’empathie. Et il est difficile de se projeter dans le soin sur le long terme, car l’on n’est pas certain de revoir les patients, errants. C’est une pratique très particulière, à la fois frustrante et questionnante. Ce qui serait commun aux deux pratiques ? L’acte, le soin, le secret médical, l’éthique.

En quoi le réseau est-il une nécessité pour travailler dans la rue ?

Les mondes de la rue sont très durs. La réalité est chaotique, et les personnes rencontrées ont besoin d’aide sur plusieurs registres simultanés. Nous sommes obligés de nous mettre en réseau, de nous mettre en lien, d’essayer de trouver à plusieurs la petite faille à partir de laquelle va jaillir une bonne idée, quelque chose qui pourra se mettre en place. Ca ne marche pas toujours, d’ailleurs. A partir de là, nous pouvons inventer, construire à partir de nos rencontres. C’est ce que j’appelle le partage des impuissance.

Vous êtes une des rares personnes que je connaisse à parler du rire et à faire rire en écrivant sur un sujet « social ».

Tout nous invite actuellement à la passivité, particulièrement les images, les publicités, et finalement cela mène à une sorte d’ennui un peu triste ; nous voulons trop gommer, je crois, que la souffrance et l’idée de la mort font partie de nos vies. Et peut être, du même coup, avons nous oublié de rire au sens où Prévert, à qui j’ai emprunté le titre de mon livre, le dit dans un autre texte : « rire de mourir et mourir de rire ». Le désespoir est très fort dans les entretiens que j’ai avec beaucoup de ces personnes vivant dans la grande précarité, mais leur force de vie est elle aussi très présente.

Le roman du réel

Le livre de Sylvie Quesemand Zucca peut se lire comme un reportage, un essai ou un manuel à l’usage des professionnels de santé ou du secteur social. Mais la qualité de son écriture suggère aussi de le lire comme un roman, racontant les histoires de gens dont nous sommes paradoxalement à la fois éloignés, puisque leur monde n’est a priori pas le nôtre, et proches, puisque nous le côtoyons. Le livre s’inscrit ainsi dans la démarche très contemporaine de « romanciers du réel », bien que Sylvie Quesemand Zucca ne la revendique pas, elle-même la continuation d’une tradition littéraire qui compte Emile Zola et John Dos Passos parmi ses membres les plus illustres.

On pense en particulier à celui-ci parce que, comme lui, l’auteur utilise la technique du collage pour renforcer son propos. Dos Passos employait des coupures de journaux. Ici, il s’agit de textes de travailleurs sociaux et de poèmes, écrits par les personnes accueillies à l’atelier d’écriture du centre de soin Ridder du Samu social de Paris. C’est bien « poèmes » qu’il faut dire. Qu’on en juge par ceux-ci.

« Un jour parmi tant d’autres Je prends une cabine téléphonique Je prends le combiné pour faire le 115, avec une pizza On me répond : Ne quittez pas, vous êtes pris en considération, un opérateur va vous répondre La musique intervient Je me dis quelle chance Après une ou deux secondes : Toutes les lignes sont occupées, veuillez rappeler ultérieurement Enervé, je sors de la cabine Je m’asseois sur ce qui me sert de cerveau Je prends ma femme Je prends trois-quatre gorgées Je me relève, je retourne à la cabine téléphonique La même chose se reproduit Je m’endors sur le coup de quatre-cinq heures Le Samu social me réveille et me demande si je veux dormir au chaud Je leur dis non merci Je suis chez moi Bonne nuit. » Jeannot.

« Si j’étais une plante, je voudrais être une ortie, pour piquer les gens qui se sentent à l’abri. » Daniel.

« Ivresse à consommer Envie de rester Accoudé au comptoir Refaire des voyages Le matin se lève Je suis là sans personne Le froid m’enveloppe Et je suis si seul La nuit m’a envoûté Je suis comme un naufragé Dans mes yeux le brouillard Des souvenirs mélangés Nuit, je veux te chasser Pour refaire ma vie Découvrir le parfum du jour Cette clarté qui me réchauffe Et me dire j’aime la vie Et que cesse la nuit Pour aimer ces instants Et oublier les tourments. » Marco

« J’ai l’esprit hirsute : ça part dans tous les sens le non-sens le sens interdit le sens obligatoire le sens giratoire les sans-abri ! mais oui c’est sans borne totalement insensé ! » Léonie

Vivre dans la rue en 2007

Du 26 juin au 4 juillet 2007, l’Université de tous les savoirs (UTLS) a organisé, en partenariat avec la Mairie de Paris, une série de neuf conférences sur le thème de " L’homme dans les conditions extrêmes " :

" Dans la rue, on meurt tôt - la moyenne d’âge de cette population est de 53 ans. On y meurt le plus souvent de maladies qui auraient pu être soignées.

Quand nous arrivons à entrer en contact et à parler avec eux, les gens de la rue font presque toujours état d’un changement brutal, d’un grand malheur arrivés dans leur vie : avant, j’avais une vie normale ; puis il y a eu un accident ; j’ai perdu mon boulot, mon logement, et je me suis retrouvé à la rue. Mais ces récits de vie recouvrent d’autres choses : ces gens ont souvent connu, dans leur enfance, la violence, l’abandon familial, l’inceste - et ces histoires-là ne se racontent pas au tout-venant.

Il faut le dire avec force : personne, vraiment personne, ne peut choisir de vivre une vie pareille. Le plus difficile, c’est sans doute l’isolement psycho-affectif.

Avec eux, le suivi s’apparente beaucoup plus à un soin palliatif qu’à un traitement en profondeur."

Jacques Hassin Médecin au Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre

Université de tous les savoirs  : Cliquer sur « accéder aux conférences avec texte » puis sur « L’Homme dans les conditions extrêmes »

Entretien paru partiellement dans le n° 5071 du 24 septembre 2007 du Panorama du médecin




     
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