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La sorcellerie africaine ou la lutte contre le mal
 
Rosny Éric (de)
avril 2008, par serge cannasse 

Éric de Rosny est décédé le 2 mars, à 81 ans. Prêtre jésuite français, il était arrivé à Douala (Cameroun) en 1957, à l’âge de 27 ans, pour enseigner. Il a été directeur de l’Institut africain pour le développement économique et social, puis supérieur des Provinciales des jésuites d’Afrique de l’Ouest. La réédition de cet entretien à propos de son beau livre "Les yeux de ma chèvre" se veut un modeste hommage à un homme qui a marqué tous ceux qui ont eu le bonheur de le rencontrer.

Dans la médecine occidentale contemporaine, que vous nommez la biomédecine, les relations du malade avec son entourage sont importantes, mais sont loin de jouer le rôle crucial qu’elles ont dans les médecines traditionnelles africaines.

Pour la biomédecine, la maladie est essentiellement un problème organique, un problème du corps physique. Cette médecine a d’ailleurs beaucoup de mal à donner une place à la psychiatrie. Elle reconnaît l’influence des facteurs psychologiques sur la santé, mais de façon beaucoup moins radicale que la médecine africaine. Pour celle-ci, la maladie est d’abord un problème de relations, l’état du corps n’est que le symptôme des relations bonnes ou mauvaises que le sujet entretient avec sa famille et ses voisins. Mon professeur de philosophie disait que l’on n’est malade qu’en fonction de l’idée que l’on se fait de la santé. Je le précise en disant que l’on n’est malade qu’en fonction du système de représentations dans lequel on vit son mal.

Le génie de l’Occident a été de faire de la maladie un objet, avec les résultats remarquables que l’on sait. Mais cela laisse les patients dans un grand état de manque, parce qu’on soigne en eux quelque chose qui ne leur appartient pas. Leur sentiment est que les médecins ne les soignent pas, ils soignent leurs maladies. Malgré toute leur bonne volonté, ils sont incapables de soigner la personne dans son entier. Les infirmières s’y essaient, mais les maîtres des soins, ce sont les médecins.

Leur médecine tend vers une spécialisation de plus en plus forte. Elle obéit au principe de séparation de la logique occidentale, alors que la logique traditionnelle est une logique d’intégration.

Les médecines traditionnelles ne s’occupent pas du corps ?

Bien sûr que si ! mais elles considèrent que le corps est son propre hôpital. Le rôle du soignant est de l’aider à travailler, en lui donnant par exemple des préparations à base de plantes, qui peuvent être très efficaces. Mais là n’est pas l’essentiel.

Qu’est ce que c’est, l’essentiel ?

Pour le comprendre, il faut saisir que dans les sociétés traditionnelles, il n’y a pas de séparation entre le religieux et le profane, mais entre ce qui est visible et ce qui est invisible, c’est-à-dire entre le monde des ancêtres et le monde des vivants. On croit plus en ce qu’on ne voit pas, mais que certaines personnes sont capables de voir, qu’en ce qu’on voit. La famille, ce n’est pas seulement le groupe des vivants, c’est aussi celui des défunts, vivants d’une autre manière. L’identité de chacun est d’abord celle de sa famille. Ma vie actualise la vie de mon père, de mon grand-père, de mon arrière-grand-père, etc. Je les prolonge. La maladie de quelqu’un est ainsi le symptôme d’un mal collectif. Le praticien traditionnel, le nganga chez les Doualas du Cameroun, cherche ce qui ne va pas dans la famille. Ça peut venir d’un défunt, d’un vivant, de quelqu’un de l’entourage immédiat.

Pour le nganga, la maladie d’un seul est la preuve que sa famille est en conflit. Mais il ne le dit pas, c’est son secret, parce qu’en fait, les membres de la famille sont incapables de le reconnaître. Ça n’est pas particulier aux Africains ! Nous non plus ne sommes pas conscients de ce qui fait notre identité. Pensez par exemple à tous les rites de partage des boissons qui vont de soi et qui pourtant varient d’une région à l’autre. J’ai mis du temps à comprendre que chez les Doualas, la personne qui vous invite vide son verre en même temps que vous, ni plus vite, ni moins vite. Quand votre verre est vide, il le remplit aussitôt. Quand vous voulez partir, vous laissez un doigt de boisson et dites : « je suis parti. » Personne n’a pu me l’expliquer parce que c’était évident pour tout le monde.

Vous rapportez cette phrase extraordinaire d’un nganga : « Je suis ici pour réconcilier et conseiller. »

Oui, mais les nganga n’aiment pas le dire. D’une manière générale, en Occident comme en Afrique, les gens ne trouvent pas normal qu’il y ait des conflits familiaux, alors qu’il y en a dans toutes les familles ! En Afrique, quand ces conflits dépassent le seuil de tolérance, les gens pensent qu’il y a quelqu’un de mauvais, qui appartient à l’entourage et qui est responsable du désordre familial : un sorcier. Ce mot n’a pas le même sens qu’en Occident. Là-bas, il n’y a pas de sorcier « professionnel », tout le monde peut être sorcier, même sans le savoir !

La sorcellerie est la plus ancienne façon que les hommes aient trouvé pour lutter contre le mal, contre les conflits entre humains. Elle s’est répandue partout, même en Occident. Il s’agit de trouver un coupable. Le coupable une fois reconnu (qui pouvait ne pas savoir qu’il était coupable, sorcier) rejettera la responsabilité sur quelqu’un d’autre ou un esprit. C’est très important qu’il ne reconnaisse pas sa culpabilité, sinon tous les problèmes du groupe vont lui être mis sur le dos. Je me suis occupé d’un adolescent cleptomane, qui a pu avouer son comportement en disant : « C’est un esprit qui me pousse. » Les Occidentaux ont du mal à comprendre ça, parce que le christianisme leur a donné la possibilité de reconnaître leur culpabilité, grâce au Christ, bouc émissaire volontaire qui a pris sur lui la culpabilité de tous.

Comment procède le nganga ?

Le nganga est d’abord un ngambi, celui qui voit, un devin. Les Doualas pensent que les enfants viennent du monde des ancêtres. Quand un enfant nait, les deux yeux qu’il avait chez les ancêtres se ferment (ils se rouvriront quand il mourra) et les deux yeux de sa vie mondaine s’ouvrent (et se refermeront le jour de sa mort). Un enfant qui vient au monde a donc quatre yeux, deux fermés et deux ouverts. Certains enfants sont inquiétants, parce qu’ils se comportent comme si leurs yeux anciens étaient encore ouverts, comme s’ils ne voulaient pas naître. La biomédecine dirait qu’ils sont autistes.

Toute société a besoin de sentinelles, de voyants, de visionnaires, de ngambi pour protéger les autres de ce qui arrive. Personne ne veut voir ce qui se passe au delà de la vision ordinaire. Les ngambi doivent avoir un très bon équilibre personnel, parce que effectivement, ce qu’ils voient est souvent terrifiant, très violent. Tout le monde se demande ce que voient les nganbi ! mais ils n’inventent rien, ils n’imaginent rien. Ils ont les images que tout le monde partage, mais que personne ne retient. Eux savent les retenir. Les images qui leur viennent pendant les entretiens avec le patient et sa famille sont à la base de leur diagnostic médical. Ils voient ce qu’il y a derrière les symptômes.

Cela s’accompagne de toute une technique de prise en charge du malade et de rencontre des membres du groupe familial, au moins de certains d’entre eux, et se termine par un repas de dénouement de la crise. C’est aussi une formidable technique de réconciliation des membres d’un groupe. Je ne suis pas nganga, parce qu’en temps que prêtre je ne veux pas entrer dans le système d’accusation, mais je suis ngambi. Je peux donc organiser ces réunions familiales où chacun réaffirme à haute voix, devant tout le monde, qu’il n’a l’intention de faire de mal à personne et que s’il le fait, il n’en est pas conscient, il en est désolé et demande à réparer.

Il n’y a pas de contradiction à être prêtre et nganbi ?

Non. Les nganga et les ngambi que je connais sont chrétiens. Je pense d’ailleurs que mon initiation avait aussi un enjeu très grave pour eux : faire reconnaître leur fonction au sein de l’Église. Et pour moi : j’avais le désir de montrer que les cultures n’étaient pas imperméables les unes aux autres. Et donc que le christianisme d’origine méditerranéenne pouvait être africain. Le christiannisme transforme la religion ancestrale, mais celle-ci aussi agit sur la façon de vivre la foi chrétienne. Un évêque mozambicain me disait que pendant ses tournées dans les paroisses, il était accompagné par son père, qui était mort depuis 15 ans.

Comment devient-on nganga ou ngambi ?

On devient nganga par le rêve : un nganga décédé de la famille vous demande de lui succéder. Ensuite, on devient le disciple d’un nganga pendant 6 ou 7 ans. Mais ça, personne ne le raconte : ce serait comme de dire que l’on est prêtre pour avoir étudié 7 ans dans un séminaire à cause de ses années de séminaire, alors que dans les deux cas il s’agit d’une vocation et non de l’acquisition d’un savoir.

Au début, je cherchais seulement à comprendre les élèves africains du lycée où j’enseignais. Je suis devenu ngambi parce que mon maître a compris très vite, bien avant moi, que je venais chercher un pouvoir, et non un savoir. Mais c’est moi qui utilise le mot « pouvoir », pas le nganga. Mon maître pensait seulement que je voulais devenir comme lui. Il y a donc eu un malentendu de plusieurs années entre lui et moi.

Le savoir n’a aucun intérêt pour un nganga. Ce qui le légitime, c’est le don que lui ont donné ses ancêtres, ça n’est pas le savoir.

Le pouvoir est quelque chose de très ambigu. Il faut en être conscient. Il ne peut pas y avoir de relation humaine sans qu’il y ait un pouvoir quelque part. Mais en même temps, le prêtre comme le nganga cherche à libérer les gens, il utilise son pouvoir pour les libérer. Le message du prêtre est un message libérateur, voire antisocial (« les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers ! »), c’est ce qui a fait le succès de la religion chrétienne en Afrique auprès des femmes et des enfants, les cadets sociaux, mais elle peut aussi être utilisée abusivement comme un pouvoir.

Quel est le rôle des nganga dans la lutte contre le sida ?

Ils ont eu du mal à intégrer la pandémie dans leurs pratiques parce que ça ne ressemble à rien de ce qu’ils ont connu avant. Lorsqu’il y a eu une épidémie de choléra, il y a quelques années, la population et les nganga avec elles ont retrouvé très rapidement des pratiques anciennes qui leur ont permis d’assimiler très vite les consignes d’hygiène de la médecine occidentale, tout simplement parce qu’ils avaient l’habitude des problèmes de diarrhée. Avec le sida, c’est différent. On pense que c’est un mal qui vient d’ailleurs. Il est plus difficile de faire porter la faute sur quelque chose ou quelqu’un qui vient de l’extérieur du groupe. Mais peu à peu, il s’invente des pratiques pour concilier les savoirs traditionnels et les savoirs de la médecine occidentale.

L’Afrique loin des clichés

Vingt cinq ans après sa première édition, « Les yeux de ma chèvre » (Terre Humaine, Plon, 1981), le livre qui a fait connaître Éric de Rosny, reste un succès éditorial et continue de créer une sorte de connivence parmi ses lecteurs : ils n’ont certes pas accompli le chemin initiatique de son auteur, mais grâce à lui, ils ont abordé un territoire à la fois étrange et familier, ils ont voyagé loin dans une culture radicalement différente de la leur, tout en se retrouvant dans une vérité humaine commune. Le livre, qui se lit comme un roman, raconte comment un jeune professeur jésuite est amener à se plonger dans le monde d’une médecine traditionnelle africaine pour pouvoir comprendre ses élèves du collège de Douala où il enseigne, ce qui l’amènera à être initié à la « vision » des tradipraticiens de l’endroit, les nganga.

Le livre développe un point de vue très original sur la fonction de la sorcellerie dans les sociétés traditionnelles. Dans celles-ci, dit l’auteur, « tout concourt à voiler la violence », alors que dans les sociétés occidentales modernes, une bonne part de la gestion de la violence « spontanée » entre les hommes est assurée par l’État. La sorcellerie, « qui passe pour déchainer les pires fureurs » (y compris du point de vue des Africains), est en fait un des moyens « le plus éprouvé et le plus raffiné » pour détourner la violence. En effet, elle « porte en elle-même ses propres antidotes - les antisorciers : devins, exorcistes et ngangas. (…) Le secret de sa réussite tient dans ses relations avec l’invisible et le savoir de quelques hommes visibles, les initiés. (…) Si les vrais conflits se jouent (…) dans les champs de bataille de l’invisible, il devient inutile de se livrer à des luttes aux yeux de tous. Autant de gagné pour l’ordre public. »

Depuis cette première expérience, Éric de Rosny a non seulement beaucoup progressé dans sa connaissance des médecines traditionnelles africaines (il est notamment un expert des plantes utilisées dans la pharmacopée), mais, « immigré » au Cameroun, il y a réussi son « intégration » ! Il fait aujourd’hui partie des « hommes souches », les 27 vieillards chargés d’assister le chef du clan douala. Il ne faut surtout pas imaginer photos exotiques et film hollywoodien situé dans la brousse. Les « vieux » sont tous d’anciens médecins, administrateurs, avocats, etc. Le clan douala est urbain depuis le 19ème siècle.

Entretien paru dans le n° 5037 du 20 novembre 2006 du Panorama du Médecin




     
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  culture religion sida Afrique corps/esprit tradipraticiens médecines traditionnelles
     
     
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5 Messages de forum

  • Rosny Éric (de)

    26 octobre 2008 09:05, par natolgui
    Ce que je vais dire, au père de Rosny, un grand merci, parce que son article mais fais comprendre que j’étais dans l’erreur, avec des croyances vieilles comme le monde. Ma vision des choses à changer maintenant. Et je comprends pourquoinle monde va si mal ! avec plus d’amour dans notre propre famille et dans le monde, bien des misères seraient épargnées. encore merci. Je vais me procurer votre livre, les yeux de ma chêvre sans plus attendre.
    • Rosny Éric (de) 27 juillet 2010 09:50
      Lire de tel article nous éclaire sur la vie. Merci pour tous ces mots, je me sens maintenant comme une petite lampe led allumée de toutes ces phrases.
  • Rosny Éric (de)

    5 février 2010 09:46, par eyoum aristide
    bonjour pere eric de rosny juste pour vous dire merci pour ce que vous faites car votre approche de la spritualite en general est tres enrichissante et bon courage pour la suite de vos travaux. comment vous contacter pour plus d’echanges ? encore merci
    • Rosny Éric (de) 25 mars 2010 10:25, par Matthieu
      Merci beaucoup Père Eric pour cette contribution. Cette analyse du rôle de la culpabilité dans l’approche occidentale de la médecine, ainsi que la dimension spirituelle indissociable du traitement de la maladie est particulièrement éclairante. Médecine occidentale et africaine peuvent se rencontrer sans s’affronter et s’enrichir l’une l’autre au cours du prochain siècle.
  • Rosny Éric (de)

    27 septembre 2010 17:38
    Père éric, un grand merci pour votre article très intéressant qui ouvre beaucoup d’horizons. Votre annonces est un bel exemple culturellement parlant.
 
     
   
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