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Patients, soignants : une cible pour les sectes
 
Roulet Jean-Michel
avril 2008, par serge cannasse 

Jean-Michel Roulet, préfet hors cadre, a fait l’essentiel de sa carrière au ministère de l’Intérieur, soit à l’administration centrale, soit en préfecture. Il a également occupé le poste de directeur de l’Institut des hautes études de sécurité intérieures (IHESI) et de directeur au Secrétariat général de la Défense nationale, un des services du Premier ministre. Après avoir été secrétaire général de la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN), il a été nommé président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) en août 2005.

Comment définir une dérive sectaire ?

Plusieurs critères sont nécessaires, dont aucun n’est à lui seul suffisant. Cependant, il y a un critère clef, sans lequel il est difficile de parler de dérive sectaire, c’est l’emprise mentale qu’exerce une personne sur d’autres personnes, à qui elle impose sa volonté. Cette emprise se déroule presque toujours en trois phases : séduction, destruction, reconstruction. Non seulement les gens adhèrent de leur plein gré, mais ils sont conscients que le gourou va leur faire perdre tous les repères de leur vie antérieure, puisqu’il l’annonce parfois très franchement ! Il va, par exemple, leur expliquer que leur éducation bloque leur épanouissement personnel et les enferme dans des préjugés et des erreurs, dont il va les débarrasser. Le point important est qu’ensuite, il va décider de tout : quelle conjoint(e) épouser, comment élever les enfants, comment se soigner, quels loisirs pratiquer – si loisirs il y a -, etc. Il dicte la vie de ses adeptes. C’est pour cela que le parallèle qui est parfois fait entre une secte et une organisation politique ou religieuse est aberrant : dans celles-ci, la critique et le débat sont toujours possibles et on peut les quitter sans problème. Alors que dans une secte, il n’y a pas de contestation possible, il n’y a qu’une seule pensée. Si vous en déviez, vous êtes considéré comme étant ce que les scientologues appellent une « personne suppressive », c’est-à-dire dangereuse parce qu’elle agit contre les intérêts du groupe. Dans une secte, le groupe passe avant les individus. On est dedans ou dehors, jamais entre les deux. Ce groupe est dominé par un gourou.

L’emprise mentale est un critère difficile à apprécier.

Certainement, mais il permet de bien distinguer les sectes des structures coercitives. Par exemple, quand existait le service national, l’armée imposait uniforme et comportements, ce qui ne suffit pas à la qualifier d’organisation sectaire ! Le second critère est bien plus pragmatique : l’éloignement familial, la rupture des liens avec la famille et les proches. En effet, dans la famille, il se trouve toujours quelqu’un pour manifester son incrédulité et exprimer ses craintes pour la personne qui lui est proche. Le gourou ne peut pas tolérer l’esprit critique. C’est pourquoi il amène l’adepte à couper les liens avec les siens. Le plus souvent, cela se fait brusquement. Il y a un véritable basculement du comportement. L’adepte change de langage, devient agressif, ne tolère plus la critique, notamment sur tous les sujets au cœur de l’organisation sectaire, et s’éloigne par exemple des soins médicaux traditionnels.

La loi du 4 mars 2002 autorise un patient à refuser les soins.

Oui, pour une personne majeure, pas pour un mineur, ce qui est une première restriction : l’embrigadement des enfants est très fréquent. De plus, le refus des soins médicaux traditionnels s’accompagne de la proposition d’autres méthodes de soins. Il y a actuellement un fort engouement pour des thérapies « alternatives », comme le chamanisme, la guérison par la prière, l’imposition des mains, la physiothérapie, etc. Elles ne sont pas toutes dangereuses en elles-mêmes, elles peuvent même constituer une sorte d’appoint à la médecine, mais à la condition de ne pas se substituer à elle.

Quand quelqu’un prétend vous guérir rapidement en vous administrant un champignon quelconque à l’exclusion de tout médicament validé par des études scientifiques sérieuses, c’est de l’exercice illégal de la médecine. Quand un autre vous arrache une dent sans anesthésie pour régler tous vos problèmes de santé, ça devient franchement délirant. Le problème n’est plus le refus de soins. Par exemple, la scientologie mène de grandes campagnes contre la drogue, avec des arguments très accrocheurs. Son programme de soins consiste à proposer des saunas et des vitamines à haute dose, en promettant un résultat positif ! La méthode Hamer consiste à soigner le cancer par imposition des mains à l’exclusion de tout autre traitement. Certains soutiennent qu’il ne faut pas laver les légumes, puisque les vitamines sont dans leur peau. Scientifiquement, tout cela est insensé ! Dans ces situations, la dérive est avant tout thérapeutique, plutôt que sectaire à proprement parler.

Certains publics sont-ils plus sensibles que d’autres à ces arguments et, pour tout dire, plus fragiles ?

Il y a des publics fragiles, mais pas d’adeptes types : personne n’est a priori à l’abri. Les très jeunes sont attirés par des programmes alléchants parce que généreux ou promettant un épanouissement personnel : défense des droits de l’homme, amitié entre les peuples, lutte contre l’exclusion, voire soutien scolaire, conférences philosophiques, chant, etc. Les personnes en fin de vie et leurs familles sont très exposées. Etant en position de faiblesse, elles sont des proies faciles pour les organisations sectaires, qui y voient une opportunité de captation d’héritage. C’est pourquoi ces sectes essaient fréquemment de pénétrer les milieux hospitaliers (et les prisons).

Ce qui nous amène à un troisième critère : le prosélytisme. Une secte a besoin de prospérer, d’avoir toujours plus d’adeptes et d’argent, de donner l’impression qu’elle est puissante. Dans les hôpitaux, ce prosélytisme s’exerce non seulement auprès des malades et de leurs proches, mais aussi auprès du personnel hospitalier, en profitant du fait que le travail des soignants est difficile et pénible à vivre au quotidien. Les sectes proposent des formations et des soutiens pour renforcer leur personnalité et leurs relations avec les autres, en jouant sur leur volonté légitime d’améliorer la qualité de vie des malades dont ils ont la charge. Ils profitent aussi du sentiment qu’ont beaucoup de soignants qu’une sorte de « plus » spirituel est nécessaire. Nous vivons dans une époque où les problèmes des gens sont nombreux et n’ont pas de solutions simples. Les sectes semblent offrir des solutions. Elles s’abritent derrière une attitude altruiste, alors que leur moteur est le pouvoir.

Le pouvoir pour le pouvoir ?

La situation actuelle se caractérise par un éparpillement considérable des sectes, avec un très grand nombre de microstructures et une situation globale très mouvante. Parmi tous ces gens, certains sont sans doute de bonne foi, ce qui n’empêche pas qu’ils peuvent être dangereux. Mais la plupart ne sont pas motivés par l’altruisme, comme le démontrent leurs exigences financières, qui constituent le quatrième critère de ma liste. Il est difficile de croire qu’un médecin qui facture une « alter-thérapie » cent euros ou plus soit guidé par un sentiment philantropique. Certains gourous vendent des produits à des prix exorbitants, bien entendu sans dire qu’ils l’ont eux-mêmes payé un prix dérisoire, souvent dix fois inférieur ! Ils affirment que ce produit peut remplacer une chimiothérapie, par exemple. Il se développe ainsi toute une économie souterraine dans laquelle le pouvoir sert à produire du profit. Ce qui se vend se vend toujours très cher.

On est passé d’environ 80 méthodes thérapeutiques « alternatives » il y a une dizaine d’années à environ 200 aujourd’hui. Cela s’accompagne d’une multiplication du nombre de leurs praticiens, d’autant plus importante que les sectes fonctionnent volontiers en réseaux de cooptation. Dans un premier temps, une thérapie vous est proposée, puis dans un deuxième temps, il vous est offert de devenir vous-même thérapeute, moyennant une formation. De fil en aiguille, le réseau s’étend. Par exemple, un enfant hyperactif, ou seulement agité, qui déconcerte complètement ses parents, va être qualifié d’enfant « indigo ». On va expliquer à ses parents qu’il est en fait exceptionnel, c’est un génie ! Il est donc mal adapté au quotidien habituel, d’où son agitation parce qu’il a du mal à s’exprimer du fait de son jeune âge. Les parents vont recevoir une formation pour les aider à épanouir leur enfant, d’autant mieux acceptée que tout se déroule avec beaucoup de « chaleur humaine ». Par la suite, ils pourront eux-mêmes dispenser cette formation, forts de leur expérience.

On aboutit ainsi à des réseaux de plusieurs centaines de personnes, ce qui permet d’ailleurs de gérer les échecs : si l’un n’a pas obtenu de résultat, c’est certainement qu’il n’est pas compétent, mais grâce au réseau, il connaît quelqu’un qui pourra mieux faire. Et ainsi de suite. Tout cela n’est pas obligatoirement très organisé, il y a beaucoup de bricolage, mais les « thérapeutes » se connaissent et se renvoient les patients.

Existe t’il des associations de lutte contre les dérives sectaires ?

Pas à proprement parler : il n’y a pas de définition des sectes et ce serait de toute façon largement inutile. En revanche, il existe des associations de défense des familles. Leur rôle est de mettre en garde contre les tentations qu’offrent les sectes, d’observer les évolutions de celles-ci , et surtout d’accompagner les familles de victimes et de permettre à ces dernières de retrouver une vie normale lorsqu’elles ont quitté le mouvement ou le groupe sectaire. Il est très difficile de toucher les gens quand ils sont dans les phases de séduction ou de destruction. En revanche, la phase de reconstruction est tout aussi délicate, car les gens qui veulent s’en sortir sont dans un tel état qu’ils ont du mal à parler de ce qui leur est arrivé et à trouver des interlocuteurs pour le faire. Ils peuvent se heurter à de l’incompréhension, voire de la moquerie, en racontant ce que le gourou leur a fait faire. Ils ont honte. En effet, dans les organisations sectaires, les conditions de vie sont parfois étonnantes, tout étant fait pour empêcher le libre-arbitre de leurs adeptes sous prétexte de formation spirituelle : jeûne accompagné d’efforts physiques importants, méditations sans fin, sommeil réduit, etc.

Les associations les aident à se reconstruire et, éventuellement, à porter plainte pour chercher une réparation.

La mission de la MIVILUDES s’inscrit d’ailleurs dans cet esprit : notre raison d’être est l’existence de victimes, pas le fait qu’il y ait des sectes. Après tout, si certaines personnes sont contentes d’être ensemble en adorant n’importe quoi, ça les regarde. C’est très différent quand la secte les coupe de leurs liens familiaux, les incite à se soigner n’importe comment et leur prend tout leur argent.

Quel est le rôle des médecins dans la lutte contre les dérives sectaires ?

Il a évidemment un rôle d’information sur le manque de validation scientifique des méthodes « alternatives » proposées. Il peut signaler des activités qui lui paraissent dangereuses, à la DDASS, par exemple, repérées à l’occasion de certaines consultations - il ne s’agit pas de signaler des personnes : il est tenu par le secret professionnel -. Mais il est rare qu’il le fasse, d’une part, parce qu’une personne qui devient adepte d’une secte ne voit parfois plus son médecin, d’autre part parce qu’au tout début de son embrigadement, les propos de la personne restent cohérents et acceptables ; il faut beaucoup de temps et de finesse pour déceler que quelque chose d’anormal est en train de se passer. Le médecin peut enfin avoir un rôle de soutien quand les gens sortent de la secte. Il pourra recueillir leurs confidences parce qu’ils comptent sur son écoute et savent qu’il est tenu par le secret professionnel. Il doit d’ailleurs faire très attention à ne pas mettre en doute ce qui lui est rapporté et éviter toute attitude critique et culpabilisante. Mais les médecins savent bien que l’être humain est fragile.

La Miviludes

Pendant longtemps, les pouvoirs publics ne se sont pas préoccupés du phénomène sectaire : ils considéraient que, limité et relevant du domaine de la liberté de pensée et de conscience, les garde-fous habituels suffisaient à limiter ses excès éventuels (famille, école, structures associatives, Églises, etc). Mais dans le milieu des années 90, plusieurs événements effroyables liés aux sectes surviennent simultanément dans plusieurs endroits du monde, dont la France, où plusieurs dizaines de personnes s’immolent ensemble par le feu. En 1996, l’Observatoire interministériel des sectes est créé, dans le but de comprendre le phénomène et de coordonner les administrations lorsqu’il y a atteinte au droit des personnes.

Dans un souci d’efficacité accrue, il est remplacé en 1998 par la Mission interministérielle de lutte contre les sectes. Présidée par Alain Vivien, elle est notamment chargée d’inciter les pouvoirs publics à prendre les mesures nécessaires pour “combattre les actions des sectes qui portent atteinte à la dignité de la personne humaine ou qui menacent l’ordre public. “ Enfin, une définition précise des sectes apparaissant par trop difficile à formuler, notamment dans leur caractère de « manipulation mentale », suite à plusieurs débats médiatiques très houleux, la Mission devient Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires. Celles-ci sont établies à partir de plusieurs critères, dont on trouvera les plus importants dans l’entretien.

Le rôle de vigilance de la mission est en particulier exercé par les cellules départementales de vigilance, qui associent Miviludes, administrations centrales et services déconcentrés, services opérationnels à compétence nationale. Il est important de souligner que l’action de la mission se fait en lien étroit avec l’UNADFI (Union nationale des associations pour la défense des familles et de l’individu, victimes de secte), qui regroupe 25 associations et près d’une vingtaine d’antennes.

Miviludes

Le rapport de la commission d’enquête parlementaire

« Négligence, voire complaisance » : le constat est sévère. C’est celui qu’a porté George Fenech, Président de la commission d’enquête parlementaire « relative à l’influence des mouvements à caractère sectaire et aux conséquences de leurs pratiques sur la santé physique et mentale des mineurs », sur l’action des pouvoirs publics à l’encontre des dérives sectaires, qui concerneraient entre 60 000 et 80 000 enfants. L’Éducation nationale est accusée de ne pas pratiquer les contrôles prévus par la loi pour vérifier « l’épanouissement personnel et l’éducation à l’exercice de la citoyenneté » des enfants vivant dans certaines sectes, ni de se préoccuper du caractère non moins illégal « d’écoles de fait », non déclarées, des établissements de ces mêmes sectes. La Justice est essentiellement blâmée pour ne rien faire devant des défauts avérés de vaccinations obligatoires chez les enfants. Bien que les services du ministère de la Santé soient félicités pour leur réaction rapide aux suggestions de la commission pendant sa phase d’enquête, George Fenech s’étonne que, 29 mois après la promulgation de l’amendement Accoyer relatif à l’exercice de la psychothérapie, aucun décret d’application n’en soit encore publié, alors qu’il est patent que les techniques pseudo psychothérapeutiques sont une des voies royales de recrutement par les sectes.

Il s’est également longuement étendu sur les Témoins de Jéhovah, qui refusent la transfusion sanguine même pour les enfants, en manifestant le désaccord total de la commission parlementaire avec le bureau central des cultes au ministère de l’intérieur, qui estime que cette association a droit au statut d’association cultuelle, ce que dénie formellement la commission. Le rapport de celle-ci a été adopté à l’unanimité moins une voix de ses membres, toutes tendances politiques confondues. Il présente 50 propositions qui se veulent « pratiques », portant sur les dysfonctionnements constatés. Ainsi, il suggère une modification du code de la santé publique permettant à un médecin de faire d’office une transfusion sanguine sur un enfant en cas de refus des parents, un contrôle médical scolaire systématique, quel que soit le mode de scolarisation de l’enfant et la prise en compte du droit des grands-parents à l’égard de leurs petits-enfants.

Entretien paru dans le numéro 3/4 (tome 129) du 23 janvier 2007 du Concours Médical




     
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