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Sallier Jean-Marc
mai 2009, par serge cannasse 

Jean-Marc Sallier est kinésithérapeute à Vincennes, dans la proche banlieue parisienne. Mise en réseau et recherche vont de soi pour cet humaniste passionné, guidé par le seul intérêt du patient et le souci de "faire grandir sa profession". Le but n’est pas seulement de soigner quelqu’un, c’est de l’aider à " se réapproprier sa vie." Avec la plus grande humilité.

Vous avez un parcours professionnel très riche. Pouvez vous le retracer à grands traits ?

Je suis kinésithérapeute depuis 1983. Assez rapidement, j’ai exercé dans les centres de santé de Montreuil, où je consulte encore tous les matins, j’y encadre depuis 1985 des étudiants de kinésithérapie. En même temps, j’ai suivi toute une série de formations (kinésithérapie du sport, drainage lymphatique, massages chinois, thérapie manuelle, etc). Au début, j’avais un point de vue plutôt technique sur les soins.

Ça a changé au début des années 90, avec l’arrivée dans les centres de jeunes médecins généralistes qui voulaient que nous travaillions vraiment ensemble. Nous avons comparé nos compétences, et incompétences ! sur plusieurs thématiques. Nous avons ainsi fait un gros travail sur les prémices des épisodes de bronchiolite, avec la rédaction d’une fiche de synthèse commune aux professionnels de santé (y compris les infirmières) à partir des critères que nous avions repérés. Cela nous a amené à travailler sur la continuité des soins, en particulier pour que la kiné respiratoire soit possible le week-end : chaque bébé a besoin de trois ou quatre séances consécutives. Aujourd’hui, l’ARB, l’association Réseau Bronchiolite mise en place par Evenou, Fausser, Pelca, Seban et bien d’autres est la finalité de cette démarche, elle fonctionne toujours et participe aussi à l’échange et à la formation de nombreux médecins et kinés.

L’étape suivante a été la promotion de la santé. Avec les centres de santé de Montreuil, nous avons construit un Forum Santé Sport Santé, ce qui a renforcé les liens des professionnels de santé de la ville, mais aussi les relations avec les clubs sportifs, les professionnels des hôpitaux, les pompiers, la Police nationale, les enseignants etc. Cela a culminé avec des Olympiades de la santé, qui comprenaient même des épreuves artistiques reprenant le projet du Baron de Coubertin. Avant la seconde guerre mondiale, un des participants a été à la fois champion de lutte et de sculpture ! réunissant ainsi le corps et l’esprit. Pour nous, c’était extraordinaire, parce que tout le monde travaillait sur la complexité de son corps, de l’humain, et des liens qu’il a avec ce qui l’entoure.

Vous avez continué à vous former par ailleurs ?

J’ai tenté, tout en travaillant, la première année de médecine, que j’ai ratée de peu, mais grâce à laquelle j’ai acquis des éléments du savoir et du discours médical qui me permettent de parler plus facilement avec les médecins. Je pense d’ailleurs qu’il faudrait au moins une année commune de formation pour tous les professionnels de santé : cela faciliterait les relations entre eux et l’orientation.

J’ai également fait une formation pour sportifs de haut niveau et je suis devenu expert juridique en kinésithérapie. Enfin, j’ai eu la chance de faire un DIU de kinésithérapie respiratoire pédiatrique avec des professionnels de très haut niveau dans des services hospitaliers où les patrons demandaient l’avis aux kinés puis j’ai fait un Master 2 Pro avec l’I.N.K et l’Université de Corse sous la direction de Franck Gatto . Je suis actuellement en Master 2 recherche à Aix-Marseille sous la direction de Franck Gatto, ce qui j’espère, se finalisera par une thèse. Je fais un travail passionnant avec une sage-femme sur la relation mère-enfant. Pour nous en kiné respiratoire, c’est comment faire pour qu’il ne pleure pas beaucoup ; mais c’est aussi comment la maman le pose sur une table et son attitude durant le soin ; etc.

Depuis quatre ans, j’ai beaucoup travaillé les sciences de l’éducation, parce que l’éducation thérapeutique, l’éducation en santé, c’est bien une affaire de pédagogie. Je participe à un groupe de recherche en éducation pour la santé dirigée par Chantal Eymard, à Aix-Marseille. Je pense que nos modèles actuels infantilisent les patients. Pour en sortir, il faut travailler dans des groupes interdisciplinaires.

Comment se passent vos relations avec les médecins de ville ?

Quand je vois un patient pour la première fois, c’est le plus souvent qu’un médecin me l’a envoyé pour que je le soulage et aussi parce que le médecin me fait confiance. Je l’examine totalement, ce qui me prend de 30 à 45 minutes. En effet, le problème qui s’exprime par la douleur dans un endroit du corps peut venir d’une autre région. De plus, chaque partie intervient sur le tout et le tout est plus que toutes les parties pour reprendre les propos d’Edgar Morin. Ça peut devenir rapidement complexe, en particulier pour les douleurs du rachis lombaire, parce que celui-ci me semble être le centre tellurique du corps.

Ensuite, quand cela est nécessaire, je téléphone au médecin. Ainsi, assez rapidement, nous établissons des relations de confiance. Chacun réalise ce que l’autre sait faire ou pas et n’hésite pas à téléphoner en cas de doute sur un patient.

Enfin, il y a le fait que j’ai longtemps été de garde respiratoire tous les jours, même le week-end. Pour les pédiatres, les généralistes, mais aussi pour les patients c’est précieux.

Le réseau ARB organise la permanence des soins ?

Oui, c’est une belle réussite, qui a aussi le grand avantage de désengorger les urgences. Il est évident qu’à 40 ou 45 euros d’indemnité par jour de garde pour engager les professionnels dans la continuité des soins, à prendre en charge jusqu’à 20 à 25 bébés en difficulté respiratoire (et parfois je vous assure que c’est chaud !), c’est peu. Ce qui nous motive, c’est d’avoir confiance les uns dans les autres et de faire grandir notre profession.

Votre diagnostic est clinique.

C’est une quête de signes cliniques, qui part de ce que le patient ressent et qui nécessite un savoir anatomo-physiologique et une expérience sur sa propre façon de percevoir les signes cliniques pertinents. C’est ce que les formations ont malheureusement oublié aujourd’hui : la mise en situation de l’étudiant.

Le geste du kiné n’est pas seulement thérapeutique. C’est aussi une évaluation diagnostique de la situation du patient. Par exemple, chez un bébé, le médecin diagnostique, à l’auscultation, une obstruction bronchique. En percevant l’évolution de l’élasticité du thorax au décours d’une séance, le kiné peut déterminer si elle est due à un encombrement ou à un bronchospasme ; c’est important, parce qu’en cas de bronchospasme, il faudra compléter la kinésithérapie respiratoire par un traitement médical qui serait inutile et coûteux prescrit de manière systématique.

Les professionnels de santé, médecins, kiné, etc, sont comme des satellites autour du patient. Chacun enrichit la compréhension de celui-ci (« donner à l’autre c’est l’enrichir sans s’appauvrir » : Bernard Lahire). Au-delà d’une vision analytique ou holistique de l’humain, il faut bien en percevoir la complexité.

Et le patient, justement ?

Je prends toujours le temps de lui expliquer ce que je fais, en utilisant beaucoup l’analogie ou la métaphore. Pour cela, j’utilise des outils d’évaluation de la compréhension du patient, puis des outils pédagogiques afin de choisir le modèle d’apprentissage le plus adapté à chacun. Dans cette démarche d’éducation, je travaille aussi tout ce qui entoure le problème pour lequel il vient. J’ai construit quelques questionnaires qu’il remplit tout seul. Bien souvent, le simple fait pour le patient de se poser et de réfléchir en y répondant fait qu’il trouve lui-même ce qu’il doit ou devrait faire ! Je ne me considère pas seulement comme producteur de soins, mais aussi comme producteur de santé.

Il faut toujours partir du patient. C’est ce qui manque aux recommandations professionnelles, très techniques, qui sont fondées sur ce que les professionnels peuvent offrir. Le projet de santé n’a de sens que dans le projet de vie du patient, dans la réappropriation de sa vie. Il ne faut pas en rester à l’évaluation-mesure d’un symptôme ou d’une maladie. Il faut tenir compte de la façon dont le patient voit son corps, de son activité professionnelle, de ses conditions de vie, de son habitat, etc. Comment voulez vous soigner l’arthrose du genou de quelqu’un qui habite au 4ème étage sans ascenseur ?

Cela conduit à une relation très forte, quasi amicale, avec les patients. J’évalue le patient, mais lui aussi m’évalue. C’est particulièrement vrai dans certaines situations, par exemple, avec les femmes dont un sein a été amputé en raison d’un cancer. Je suis souvent le premier homme à retoucher cette région, qui est devenue un véritable membre fantôme et qu’elles doivent se réapproprier. Elles deviennent pour beaucoup des amies.

Votre conception du métier de soignant s’apparente plus à un art qu’à une pratique scientifique.

Les professionnels de santé ne sont pas des scientifiques. Ils utilisent des savoirs scientifiques, mais pas seulement. Ils ne cherchent pas uniquement à connaître ce qui est. Ils cherchent à créer du bien-être, du bien vivre. Personne ne peut savoir d’avance si ce qu’il va créer va être bien ou pas.

Les référentiels métier sont pourtant utiles.

Oui, bien sûr, mais il faut faire attention à ce qu’ils ne figent pas les pratiques. La kinésithérapie, c’est un bouillonnement de réflexions. Ce sont des kinés qui ont créé la kinésithérapie respiratoire, la rééducation du post-partum, la rééducation uro-gynécologique. Ce sont eux qui ont introduit l’ostéopathie, la thérapie manuelle, l’acupuncture et les divers massages. Il faut certes construire des méthodologies scientifiques, mais il ne faut pas perdre l’esprit d’innovation.

Etes vous favorable à la formation LMD (licence master doctorat) pour les kinés ?

Elle est essentielle. Les études initiales actuelles sont trop courtes. L’idéal serait de commencer par des enseignements généraux en médecine et éducation en santé puis de continuer par une spécialisation progressive en fonction des savoirs techniques. Cela laisserait aux étudiants le temps de la réflexion, y compris sur soi-même. Nous ne pouvons être de bons pédagogues pour les patients que si nous le sommes aussi pour nous-mêmes.

Entretien paru dans le numéro 820 du 15 avril 2009 de la Revue du praticien - médecine générale

Photo : © serge cannasse




     
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