Science(s) infirmière(s) ? Sciences humaines ?
février 2009, par serge cannasse 
Il y a des savoirs infirmiers et des recherches infirmières. Mais y a t’il une discipline scientifique infirmière ? Que leur apportent les sciences humaines et inversement ? Plutôt que de répondre de front à ces questions, les communications présentées pendant les journées de janvier 2009 de l’ARSI (Association de recherche en soins infirmiers) ont proposé des pistes de travail. Le champ des sciences est immense, mouvant, proliférant, impossible à maîtriser entièrement. Comment s’y tailler une place ? et cela en vaut-il vraiment la peine ? Plus de questions que de réponses, donc. Mais sans question, y a t’il recherche ?

Le ciel encombré des idées
Les pratiques infirmières peuvent elles être au fondement d’une " discipline infirmière " de caractère scientifique ? Plus brutalement : y a t’il une science infirmière ou des sciences infirmières ? Pour répondre à ces questions, il faut bien entendu avoir déjà répondu à celle-ci : qu’est-ce qui fait qu’un champ de savoirs est reconnu comme scientifique ? Car il y a incontestablement des savoirs infirmiers. La tentation est grande, et légitime, de placer le débat sur le terrain épistémologique, où une discipline scientifique est définie par un objet d’études, des méthodes propres et un corpus de concepts. On s’aperçoit alors rapidement que le ciel pur des idées est d’une part bien compliqué, d’autre part bien encombré par tous ceux qui y revendiquent une place. Par exemple, si la plupart des théories infirmières s’entendent pour placer le soin, ou le "care", au centre de leur objet, d’autres disciplines peuvent aussi s’en réclamer.
C’est l’intérêt de la communication de Dominique Vinck, professeur de sociologie des sciences à Grenoble, de montrer que même pour les sciences en apparence les plus solidement établies, non seulement les frontières théoriques ne sont jamais acquises une fois pour toutes (ainsi, la vénérable chimie est menacée d’être absorbée par la physique), mais de plus les choses sont loin de ne se passer que sur ce terrain là. Et de proposer quelques critères qui permettent d’apprécier la progression d’un corpus de savoirs vers la dignité de "science", tant cette dignité est la plupart du temps recherchée aussi par réflexe de défense corporatiste de ses promoteurs. La vie est un combat, dit le dicton.
Le dur chemin de la reconnaissance
Il est tentant de rassembler les critères proposés par Dominique Vinck en deux ensembles : attraction et organisation. Attraction : le champ de recherches repéré attire t’il de jeunes chercheurs ? des chercheurs d’autres disciplines ? suscite t’il la création de "laboratoires" ? d’autres disciplines s’y intéressent elles (parce qu’elle pourrait les aider à résoudre certains de leurs problèmes) ? les questions que pose le champ de savoirs sont elles stimulantes ? permettent elles de construire un récit, une "fiction narrative", dit Dominique Vinck, qui donne un sens explicite aux recherches et permet d’y intéresser décideurs et grand public ? et ici, le corps médical ? Un exemple bien connu de "fiction narrative" est celui de la recherche génétique, qui a permis d’alimenter les rêves les plus grandioses et continue d’ailleurs de le faire dans une certaine mesure : c’est en grande partie grâce à lui que les généticiens ont pu lever des fonds considérables.
Organisation : y a t’il une filière de formation spécifique ? une ou des sociétés savantes ? une commission nationale d’évaluation des travaux ? des revues ? capitalisation de concepts "robustes et féconds", permettant la définition d’axes de recherche et favorisant la capacité d’innovation ? le champ de savoirs est il au croisement de plusieurs disciplines ?
Bien entendu, Dominique Vinck laisse les chercheurs répondre eux (elles) mêmes. Mais il leur adresse une ultime mise en garde : ça n’est pas parce qu’il y a beaucoup de publications qu’il y a une discipline, pour la simple raison que la plupart d’entre elles ne sont jamais citées, donc n’ont quasiment aucune visibilité. La part des articles cités est infime. Petit conseil tactique : faire des titres "accrocheurs" comportant des mots-clefs connus de tous.
La société féodale de la connaissance
Le conseil prend toute sa valeur à l’écoute de Jean-François Dortier, rédacteur en chef de la revue Sciences Humaines : dans le domaine de celles-ci, il est édité, rien qu’en France, 4 500 revues et 6 000 livres par an ! Conclusion : une prolifération que personne ne peut prétendre maîtriser. D’autant moins que les auteurs ne sont pas particulièrement préoccupés de l’utilité de leurs travaux pour la "société civile". Pour Jean-François Dortier, « les sciences humaines ne sont pas très lisibles. Elles n’offrent pas de grille d’analyse claire des problèmes rencontrés dans la "vraie vie." » Cela tient au "déclin des grands paradigmes " (les grandes fictions narratives, pourrait dire Dominique Vinck) et aboutit à une sorte de " société féodale de la connaissance", dans laquelle chacun se replie sur son pré carré et défend son territoire.
Dans ce contexte, il n’est pas facile à une jeune discipline de se faire remarquer. La discipline infirmière a pourtant un avantage : la santé est de plus en plus le centre d’attraction de nombreuses recherches.

Pour des généralistes du savoir
Mais est-ce vraiment le problème ? Est ce que cela vaut vraiment la peine d’accumuler des recherches alors que l’on croule sous l’abondance ? L’urgence n’est elle pas plutôt de s’orienter dans l’existant ? d’organiser les connaissances ? de réapprendre à penser ? de proposer des grilles de lecture (et non des recettes) issues des sciences humaines et utiles aux pratiques quotidiennes ? Jusqu’à présent, les connaissances sont transmises en usant du "filtre de la rigueur méthodologique de la science", certes indispensable à la recherche, mais qui les écrase sur le terrain.
Comment rendre les connaissances utiles à tous ? Pour Jean-François Dortier, c’est cela la vraie question. Il nous faut des gens attentifs aux besoins, répond il, sachant s’orienter dans les connaissances et les simplifier sans les trahir. Il nous faut inventer des outils pour des "généralistes du savoir".
La recherche infirmière française : déjà ancienne
L’éducation est décidément une préoccupation dans le champ de la santé. Nicole Jeanguiot, directrice des soins, a eu la bonne idée de recenser l’ensemble des publications publiées par l’ARSI depuis 1985 et de les classer en s’inspirant du modèle construit pour les sciences de l’éducation par Henri Peyronie. La revue de l’ARSI est quasiment le seul organe français (mais pas francophone) référencé internationalement pour ce type de travaux. Qu’a t’elle trouvé ?
D’abord que la recherche en sciences infirmières n’est pas une mode : le rythme des publications est soutenu depuis plus de trente ans. En revanche, il s’accélère depuis deux ou trois ans. Avec un changement fondamental : les travaux sont de moins en moins l’œuvre d’auteurs isolés et de plus en plus le fruit de la collaboration soit de toute une équipe, éventuellement dirigée par un sociologue ou un médecin, soit d’un chercheur patenté et d’une praticienne "de terrain", cette dernière association ayant le vent en poupe actuellement.
Les champs de recherche sont variés, loin de se cantonner au "care". À côté des travaux d’inspiration psychologique, ceux consacrés à l’éducation thérapeutique ou à l’éducation pour la santé, à la gestion, aux organisations, aux questions éthiques, aux transmissions d’informations, à la communication, se taillent la part du lion.
Infirmières ou médiologues de la santé ?
Résultat qui conforte le modèle présenté par Michel Nadot, docteur en sciences infirmières à la Haute École de santé de Fribourg (Suisse), pour qui les infirmières sont des "intermédiaires culturelles", des "médiologues de la santé", car le véritable objet de leur travail n’est pas le soin, mais " l’humain objet de soins dans un espace-temps spécifique ", par exemple, l’hôpital contemporain. Elles sont des spécialistes de la complexité, parce qu’elles articulent en permanence trois types de services : à l’institution, au corps médical, à la personne.
Pour lui, les théories infirmières ne sont donc pas "fausses", mais limitées. Il cite Nicole Rousseau (Docteur en Sciences infirmières, Québec) : " Les premières tentatives de conception du nursing auraient dû s’inspirer de la tradition ou du moins être développées à partir du quotidien de l’exercice infirmier autonome, c’est-à-dire partir des interventions que posent les infirmières quand elles font autre chose qu’exécuter des prescriptions médicales. Ce n’est cependant pas ce que les infirmières théoriciennes ont fait." Mais c’est ce que lui a entrepris et qui fait tout l’intérêt de son approche.
Journées d’étude de l’
ARSI
(Paris La Défense, 22 et 23 janvier 2009) : " Discipline infirmière et sciences humaines : savoirs intégrés ou connaissances juxtaposées ". Les comptes-rendus de communications devraient être publiés à l’automne 2009 sur le site de l’association.
Dominique Vinck. Sciences et société. Sociologie du travail scientifique. Armand Colin éditeur, 1995.
Dominique Vinck. Pratique de l’interdisciplinarité. Mutations des sciences, des techniques et de l’industrie. Presses universitaires de Grenoble, 2001.
Jean-François Dortier (sous la direction de). Une histoire des sciences humaines. Editions Sciences Humaines, 2006.
Henri Peyronie. Les sciences de l’éducation, une discipline ? Logique institutionnelle et logique épistémologique : une relation dialectique. In : J.F. Marcel : Les sciences de l’éducation, des recherches, une discipline. L’Harmattan, 2002.
Clémence Dallaire (sous la direction de). Le savoir infirmier. Au cœur de la discipline et de la profession infirmière. Gaëtan Morin éditeur. 2008.
Rousseau Nicole. De la vocation à la discipline. Infirmière canadienne, 1997 : Vol. 93, 5, 39-44.
Dans Carnets de santé :
entretien avec Michel Nadot
entretiens avec Philippe Delmas et François Dubet
Infirmières : recherche scientifique et autonomie professionnelle
Théories des soins infirmiers : de l’identité professionnelle à la santé
Comment rendre un hôpital attractif
La problématique évoquée par Jean-François Dortier est l’objet d’un débat parmi les sociologues américains, dont un bon exposé est disponible (en anglais) sur Wikipédia :
Public sociology
Photos : Paris, 2007, 2008 © serge cannasse
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