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Souffrance au travail ou la banalisation du mal
février 2008, par serge cannasse 

Il y a dix ans, paraissait " Souffrance en France ", de Christophe Dejours, un livre qui ferait beaucoup pour la reconnaissance de ce thème. L’auteur y défendait une thèse "scandaleuse", mais appelée à un succès certain et à des reprises littéraires et cinématographiques : l’analogie entre la banalisation du mal (la souffrance infligée à autrui) dans le travail contemporain et dans le nazisme. Retour sur un livre aujourd’hui encore stimulant et actuel.

" Je vais tenter d’analyser le processus qui favorise la tolérance sociale au mal et à l’injustice, processus grâce auquel on fait passer pour un malheur ce qui relève en fait de l’exercice du mal commis par certains contre d’autres."

Pour Christophe Dejours, le travail est une source inépuisable de paradoxes : " médiateur de l’accomplissement de soi" et source de souffrance parce que le réel oppose toujours une résistance aux intentions humaines. Il y a toujours une différence entre le travail prescrit et le travail réel. Or, dans la société contemporaine, cette différence est niée, ou plus exactement passée sous silence. La souffrance nait alors du sentiment d’incompétence, de la sensation de faire mal son travail, de l’absence de reconnaissance pour ce qui est accompli. Pire : cette souffrance elle-même est niée, par toute une série de défenses individuelles et collectives. Ainsi, par exemple, la "société civile" ignore tout de la souffrance au travail. On ne connait que ce qui est proche de soi, on ne se sent pas responsable de ce qui en est loin (pour Dejours, c’est l’équivalent du " je ne savais pas " présenté en défense par la population ayant vécu en régime nazi).

Car en fait, chacun sait quelque chose non seulement de sa propre souffrance, mais de celle d’autrui. Et personne n’est indifférent à la douleur de l’autre. Pour Dejours, chacun a un sens moral et souffre quand il ne peut y répondre. Mais alors d’où vient l’acceptation de l’état des choses ? Du "retournement" de ce sens moral : la souffrance d’autrui est nécessaire, toute une série de raisons, très bien expliquées par les experts, en rend compte, dominées par la "guerre économique". La survie est à ce prix (de l’entreprise, de la société, de soi, de sa famille).

Cette "distorsion communicationnelle" (rendue possible par le mensonge sur ce qui de passe dans l’entreprise) est possible en faisant appel à une valeur, la virilité, assimilée au courage : le courage, c’est de savoir infliger la souffrance à autrui quand cela est nécessaire ("on n’est pas des gonzesses, on n’est pas des tapettes"). Savoir faire le "sale boulot". Christophe Dejours introduit ici une distinction précieuse entre la virilité, qui a besoin du regard des autres, et le courage, qui n’en a pas besoin et sait même l’affronter. Fuir peut être une preuve de courage (par exemple, les quelques soldats qui ont refusé les exécutions sommaires ordonnées par les nazis). Mais pour un viril, la fuite est de la lâcheté. Pas question de l’être sous le regard des autres. " Le mal a fondamentalement partie liée avec le mâle", écrit Dejours, qui avoue s’être longuement interrogé sur la pertinence de ce jeu de mots, en apparence trop facile.

En définitive, ce qui fonde la virilité est donc la peur. Pour Dejours, la peur vient avant la violence. Peur bien réelle dans notre société : peur du chômage, peur de la précarité (de récentes enquêtes ont montré que de ce point de vue au moins, l’analyse reste d’actualité). " La virilité vient soutenir la lutte contre les manifestations de la peur en promettant prestige et séduction à celui qui affronte l’adversité et en menaçant a contrario celui qui fuit de perdre son identité sexuelle de mâle. (...) Le discours viril est un discours de maîtrise, appuyé sur la connaissance, la démonstration, le raisonnement logique, supposé ne laisser aucun reste."

Cette peur induit soumission, perte des solidarités au travail et séparation entre ceux qui sont dans le travail et ceux qui en sont exclus.

Dejours propose alors lui aussi un "retournement" : et si la véritable humanité, c’était de ne pas pouvoir infliger la souffrance à autrui ? et si, à défaut sans doute de pouvoir faire l’éloge de la peur, il fallait réintroduire une réflexion à son égard ? " Comme si pour faire le bien, il fallait le penser et le décider cependant que, pour faire le mal, il n’était pas indispensable de le vouloir ou d’en avoir la volonté délibérée. "

Christophe Dejours. Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Seuil, 1998. (disponible dans la collection Points-Essais : numéro 549).

Les dernières lignes du livre :

" Pas d’action conséquente sans travail, et pas d’action sensée sans souffrance. Celui qui veut agir rationnellement doit se préparer à travailer. Il doit aussi être capable d’endurer la souffrance car, pour agir, il faut aussi être en mesure de supporter la passion et d’éprouver la compassion, qui sont à la source même de la faculté de penser ou, comme le dirait Hanna Arendt, de la « vie de l’esprit »."

Christophe Dejours est titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au CNAM (Conservatoire national des arts et métiers). Il vient de publier "Conjurer la violence" (Payot, 2007).

Lire un entretien paru dans Entreprise et Carrières n° 882 du 27 novembre 2007, où il dit notamment :

" L’apparition de nouvelles formes d’organisation du travail est la principale explication (de l’augmentation de la souffrance au travail) et, tout particulièrement, l’introduction de l’évaluation individualisée des performances. Ensuite viennent des causes secondaires : les contraintes de la qualité totale, la précarisation du monde du travail... (...) Cette évaluation individuelle met les salariés en concurrence les uns avec les autres. (...) Elle entraine des pressions très fortes, surtout sur les salariés en position instable. (...) Le tissu de confiance et d’entraide a été déchiré au profit du chacun pour soi. (...) Il ne faut pas s’étonner de la multiplication des dépressions et des pathologies de la solitude. (...)

Une bonne évaluation passe par l’évaluation par les pairs, plus sévère et plus rigoureuse. Elle permet de connoter la qualité et la beauté de l’ouvrage. Alors que le jugement d’utilité apporte la reconnaissance sociale, celui de beauté apporte l’appartenance à une communauté."




     
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