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Accueillir un enfant dès avant sa naissance
 
This Bernard
mars 2010, par serge cannasse 

Les théories de l’attachement postulent que l’enfant a besoin d’un lien privilégié avec un parent, en pratique le plus souvent sa mère, pour pouvoir se développer harmonieusement. Pour Bernard This, elles comportent le danger de privilégier le lien, alors que l’important est de donner la sécurité. Toute relation strictement binaire est dangereuse : la liberté s’apprend avec l’intervention d’un tiers, dès la naissance. L’accueil d’un enfant est ainsi révélatrice de la culture qui le reçoit.

Médecin psychiatre et psychanalyste, Bernard This est le fondateur de la Maison verte, lieu d’accueil pour les enfants et leurs parents par d’autres parents et des professionnels formés à l’analyse. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Père, acte de naissance (Point Essais, 1991) et La Bientraitance au soir de la vie, avec Danièle Rapoport (Belin, 2009).

Vous êtes très critique à l’égard des notions de lien ou d’attachement.

Ce sont des notions qui valorisent le binaire mère-enfant, en partant de cette croyance en une fusion originaire des deux : « Quand tu étais tout petit, tu n’étais qu’une petite partie de moi-même. » Autrement dit : « Tu es ma chose, mon objet chéri et je suis tout à toi. » L’enfant est coincé dans une espèce d’absolu. C’est dangereux.

La relation ternaire mère-père-enfant est à l’origine, qui n’est pas la naissance, mais la conception, qui vient de la relation entre une femme et un homme. Même la Vierge Marie a besoin d’un tiers, le Saint-Esprit ! Quand j’étais enfant, les adultes me demandaient stupidement : « Tu aimes mieux ton père ou ta mère ? » Je répondais : « J’aime mieux le lard ! » Comme tous les enfants, j’inventais une solution pour échapper à un dilemme mortifère et inutile.

Ce que nous avons à promouvoir, ça n’est pas un lien qui fixerait définitivement dans le « ne faire qu’un avec sa mère », mais une structure vivante qui multiplie les énergies de chacun. Pour cela, il faut passer par le trois. C’est logique : deux plus deux ou deux multiplié par deux, ça fait quatre ; trois plus trois égale six et trois fois trois égale neuf. Et ainsi de suite. Nous ne sommes jamais seuls, mais reliés, ce qui ne veut pas dire « attachés ».

En Grèce, quand un capitaine veut que son bateau quitte le port, il crie « Analusis ! », c’est-à-dire « Larguez les amarres ! », littéralement en grec « Dénouez le nœud ! ». Je ne vois pas l’intérêt d’introduire l’attachement là où l’on parle de relation.

Vous insistez également sur le rôle du père pendant la grossesse.

C’est essentiel : pendant la grossesse, l’enfant ne voit pas, mais il entend. Il flotte très tôt dans les vibrations de la voix maternelle et, de temps en temps, soudainement, apparaît une vibration plus grave, la voix paternelle, d’autant plus forte que le père contacte la mère, puis moins intense parce qu’il rompt le contact physique, puis de nouveau très présente. La voix du père modèle l’espace. L’enfant se sent en sécurité parce qu’il sait que cette voix qui s’éloigne va revenir.

Demandez à une mère enceinte d’inviter son enfant à monter vers son cœur ; il monte aussitôt. Puis demandez au papa de poser la main sur la symphise pubienne de la mère et à la maman d’inviter l’enfant à redescendre dans la main de son papa. Il redescend. Vous voyez le sourire du père, reconnaissant, ému. Le couple se met à vivre autour de l’enfant.

Je parle de relation, pas d’attachement. Nous avons tous besoin d’être libres et sécurisés. La vache meugle pour rassurer son petit quand elle en est séparée. L’angoisse de l’abandon est essentiel : nous sommes condamnés à la catastrophe si nous sommes seuls et non protégés au moment de la naissance.

De nombreux obstétriciens contestent ce que vous affirmez de la vie in utero.

Bien sûr ! Ils veulent un enfant-chose mesurable et sécable. Il est à peine né qu’ils l’allongent déjà sur une table pour mesurer sa taille et apprécier son poids ! Mais ce n’est pas avec de la science qu’on accueille un enfant. Aujourd’hui, la naissance est encore une série de traumatismes infligés par des gens qui ne se savent pas bourreaux. Nous en sommes tous victimes. Nous tenons les autres le plus loin possible. Je vous parle, mais je me garde bien de vous toucher : vous pourriez me tuer, me voler, me dévorer ! Nous sommes des barbares dont les relations avec les autres sont fondés sur la peur de l’aggression. J’ai rencontré l’autre jour deux jeunes Maliennes, en France depuis six mois. Elles étaient horrifiées de ce qui leur arrivait : « Nous nous ensauvageons, me disaient elles. Dans votre pays, personne ne nous tient par la main quand il nous parle ! »

Mais on ne modifie pas si facilement les humains ! quand on a été traumatisé, on traumatise. Nous pourrions cependant changer notre civilisation si nous savions accueillir tous les enfants, avant et après leur naissance.

Vous allez très loin !

Certains amis me disent que je suis complètement fou. Mais on est toujours fou quand on ouvre les yeux sur un réel qui n’est pas conforme à la description que les autres s’en font.

J’ai passé 6 ans dans une maternité où les enfants n’avaient même pas le droit d’être avec leur mère. Une nuit, une jeune femme a entendu sa fille crier, elle s’est levé, a pris l’enfant et s’est mise à l’allaiter sur place. Sa petite fille a dégluti de plaisir, ça faisait du bruit ! la puéricultrice l’a entendu et s’est précipité pour l’arracher à sa mère, qui s’est laissée faire. Dans cet hôpital, les professionnels volaient les enfants à leurs parents au nom de la science et « pour leur bien » !

Le sourire d’un enfant … Une amie de ma femme met au monde son enfant à midi. Il est entre les jambes de sa mère, tranquille. La puéricultrice s’empare de son bras pour lui attacher son bracelet d’identité. Il hurle. Elle s’en va. Je m’approche de l’enfant et je lui dis : « Bonjour Nicolas ! bonjour ! » Il me regarde. « Oui, tu ne m’as jamais vu. » Il regarde mon nez, ma bouche. Je lui tire la langue, il me tire la langue. Il m’imite. La puéricultrice revient pour les soins du cordon. Il hurle. Quand elle est repartie, je lui dis : « Les femmes … ! quand elles sont pressées, … » Il me sourit. Chaque fois que la puéricultrice revient, il hurle. J’ai bien été obligé de me dire que nos deux façons d’être avec lui étaient bien différentes.

Ces histoires sont à l’origine de la Maison Verte ?

Ma femme et moi étions en analyse. Nous nous sommes aperçus que ce que nous apprenions sur le divan pouvait servir aux enfants et aux parents des amis de nos enfants que nous recevions à la maison ; nous étions un groupe d’amis habitant les uns près des autres dans un même ensemble. Un exemple. Un jour, une petite fille laisse un caca, une petite boule jaune, sur le tapis bleu de mon bureau. Quand je m’en suis aperçu, je lui ai dit : « Oh ! le beau caca ! qu’est-ce que nous allons bien pouvoir en faire ? » Elle m’a répondu qu’on allait s’en servir pour empoisonner le loup ! Sa maman était enceinte … Alors je lui ai raconté l’histoire des beaux cacas qui voyagent dans les tuyaux, passant par les égouts puis arrivant dans les champs pour faire pousser les plantes. Quand sa maman est revenue, elle m’a dit que sa fille était constipée et qu’elle allait partir en vacances pour quelques semaines... Alors je lui ai conseillé de planter un rosier dans son jardin et de mettre les cacas de sa fille à son pied. Coup de chance ! le lendemain, le rosier avait fleuri ! Au bout d’une semaine, la constipation avait disparu, évidemment.

Nous nous sommes rapidement rendus compte qu’il fallait un lieu où les parents puissent rencontrer d’autres parents en présence d’un tiers analyste ou analysant. Un exemple. Il arrive souvent qu’une femme se plaigne que son garçon ne veuille pas venir manger. Et il y a toujours un homme ou une femme pour répliquer : « Mais je ne lui dis jamais de venir manger. Je dis : les hommes, à table ! Et il arrive, tout fier. »

L’idée de la Maison Verte ne vient pas particulièrement de moi, elle vient d’un moment où les psychanalystes se sont rendus compte qu’il y avait une autre façon d’élever les enfants, sans imposer le « Tu dois. »

Le thérapeute reste malgré tout en position de maîtrise.

Non ! d’initiative et d’invitation. Le maître est celui qui est plus grand que vous – magister –, il s’identifie à la loi. Mais nous n’avons pas à faire la loi, mais simplement à rappeler la loi du cœur contre les lois de la cité quand elles sont iniques.

Psuchos, c’est le souffle. Analuien, c’est délivrer. Psychanalyser, c’est délivrer le souffle. Nous avons à vivre dans un climat d’invitation : in vita, dans la vie, qui se manifeste par le souffle. Je place une extrémité de ce tube en carton sur votre main et l’autre dans la mienne, il tient. Je me lève, vous vous levez, il ne tombe pas. Nous sommes dans une relation. Si vous voulez que je sois assis, vous allez avoir un petit geste pour m’y inviter, votre souffle va expirer, alors je vous suis, je ressens l’invitation de votre souffle et le tube n’est pas tombé.

Quand les parents chantent le soir en déposant l’enfant dans son berceau en répétant son prénom, ils lui donnent du souffle, de la tendresse et de la sécurité. L’enfant s’endort, ils peuvent éteindre la lumière, l’enfant les entend encore chanter. Nous sommes des corporalités vivantes animées par le souffle.

A partir de quel moment après la conception un bébé existe t’il ?

Je ne parle pas de bébé, d’embryon ou de fœtus, mais d’enfant et de relation, d’un être en relation. On m’a demandé de recevoir une femme enceinte de 4 mois et demi qui devait avoir une interruption médicale de grossesse. En me racontant ce qui se passait, elle a éclaté en sanglots et s’est mise dans mes bras (quand j’ai le noir du rimmel sur ma chemise, ma femme sait que j’ai été au charbon de la souffrance humaine !). Je lui dis de ne pas bouger. J’ai posé sa main sur le ventre de son enfant, qui a répondu. « Accompagnez le de cette façon jusqu’au bout. » Elle est revenue deux jours après l’intervention. Elle parlait beaucoup, mais elle était restée dans cette relation avec son enfant jusqu’à la fin. Un an plus tard, elle m’a téléphoné en m’expliquant qu’elle était resté sa mère jusqu’au bout.

Pensez vous que cette interruption aurait pu ne pas avoir lieu ?

Mais je ne sais pas ! je sais ce que j’ai à faire, pas ce que les humains ont à faire ! Je dis que quand on aime quelqu’un, on le sécurise. Un bébé a besoin d’être allongé sur le ventre de sa mère après sa naissance et c’est quand il est apaisé que le père se révèle indispensable : il le lève en posant la main sur son dos pour le sécuriser et il le verticalise. Le bébé se redresse, tenant sa tête, souverain. Le père lui parle et lui donne la verticalité. Et l’enfant sourit, tout de suite. C’est le bonheur de la naissance.

Cet entretien est d’abord paru dans le numéro 158 de février 2010 de la Revue des métiers de la petite enfance.

Photos : Paris, 2009 © serge cannasse




     
Mots clés liés à cet article
  périnatalité embryon/foetus maternité Petite enfance
     
     
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1 Message

  • This Bernard

    11 mars 2011 13:35, par Gellée Thierry
    Bonjour ! Je suis résident français à Moscou depuis 1987 plus deux années (84-86) comme assistant de français à la fac de langues de Yaroslavl. Actuellement je suis rédacteur-traducteur-styliste à l’agence russe d’information RIA Novosti. Mon message a pour but de saluer le Docteur This qui m’a suivi il y a bien longtemps au Centre Etienne Marcel. Je souhaiterais entrer en contact avec ce praticien qui m’a tellement aidé à une certaine époque. J’aurai 56 ans le 14 mars. Peut-être se souvient-il de moi. Respectueusement. Thierry Gellée.
 
     
   
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