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Déterminants de santé
 
À propos du livre " Les conditions de travai " (Michel Gollac et Serge Volkoff)
 
Travail et santé : une introduction
janvier 2008, par serge cannasse 

Qui est intéressé par la santé devrait s’intéresser aux conditions de travail. Et à qui se demande par où commencer, le mieux est de conseiller le petit livre de deux spécialistes incontestés du sujet, Michel Gollac et Serge Volkoff, qui vient d’être réédité. Il n’est pas question ici de le résumer, mais d’en dégager quelques points, afin de fournir une introduction au sujet.

Inventaire des plus ou moins bonnes raisons de ne pas s’intéresser aux conditions de travail

« Dans les préoccupations de santé publique en France, la place des conditions de travail reste modeste. » Pourquoi ? Les raisons sont multiples. Petit inventaire à la Prévert, pioché au fil des chapitres.

Certaines sont liées à l’objet d’étude lui-même :
- apparente bénignité de nombreux troubles, qualifiés de « petits » ;
- difficultés pour mesurer l’influence des conditions de travail sur la santé, qui tiennent essentiellement à la sous-déclaration des incidents, accidents et maladies liées au travail, à la reconnaissance ou non de ceux-ci, objet de négociations entre employeurs et employés, variant suivant les régions et les acteurs, la multiplicité des causes (dont autres que professionnelles) sur un trouble et la multiplicité des conséquences d’un trouble, notamment sur la façon de travailler ;
- effets souvent différés de mauvaises conditions de travail (exemple caricatural : l’amiante, dont les effets cancérigènes surviennent 20 à 30 ans après l’exposition), dont l’estimation est rendue plus difficile par la variabilité des parcours professionnels (changements de poste, d’employeur, de région).
- difficulté à objectiver les conditions de travail, parce que cela impose une approche multidisciplinaire et des compétences variées que les acteurs sociaux (syndicalistes, délégués du personnel, inspecteurs du travail, médecins du travail) n’ont pas forcément toutes ;

D’autres sont plus "sociologiques" :
- nécessité d’être « au plus près du terrain », donc d’avoir la confiance des travailleurs et le temps et la volonté de les écouter ;
- ette dernière condition passe souvent par la nécessité d’avoir des collectifs forts ;
- mécanismes de défense individuelles et collectifs contre les méfaits du travail, aboutissant souvent à leur négation par les travailleurs eux-mêmes pour affirmer leur maîtrise sur leur vie ;
- peur du chomâge, la lutte contre celui-ci ayant de plus souvent occulté les débats sur les conditons de travail ;
- manque d’intérêt des médecins, qui sont formés à imputer la responsabilité des troubles aux comportements individuels ;
- l’opinion longtemps répandue que le progrès technique ferait disparaître les mauvaises conditions de travail ;
- manque d’intérêt des médecins, qui sont formés à imputer la responsabilité des troubles aux comportements individuels ;
- faible nombre des inspecteurs et médecins du travail.

Un plan quinquennal 2005-2009 "Santé au travail" a été mis en place. Mais, " en juillet 2007, la santé au travail ne figure plus parmi les « grands chantiers » du Gouvernement. " Enfin, il faut ajouter à cette liste (ce qui n’est que suggéré par les auteurs) l’enlisement depuis plusieurs années de la négociation sur la pénibilité au travail, qui a lieu dans le cadre des négociations des partenaires sociaux sur les retraites.

Les conditions de travail pathogènes

Les substances cancérigènes. " L’Institut de veille sanitaire a estimé entre 2 600 et 5 500 le nombre des « principaux cancers d’origine professionnelle » apparus chaque année chez les Français de sexe masculin." Il faut y ajouter les cancers où le rôle du travail est moins bien évalués et ceux qui touchent les femmes.

Les auteurs notent que " les inégalités sociales de mortalité par cancer sont souvent attribuées à la consommation d’alcool et de tabac des ouvriers mais cette affirmation doit être prise avec prudence. En effet, les cancers doivent être rapportés aux habitudes tabagiques qui sévissaient 20 ou 30 ans avant le moment où ils se déclarent. Les écarts de consommation entre les ouvriers et les autres salariés étaient faibles jusqu’à la fin des années 70. Le tabac ne semble donc pas expliquer l’ampleur des différences de mortalité observées dans les années 80 et 90. "

Rappelons à ce sujet que l’Académie de médecine a publié récemment un rapport (téléchargeable sur son site) dénonçant le tabagisme et l’alcoolisme comme causes essentielles des cancers. Ce rapport a été vigoureusement contesté par plusieurs médecins et sociologues du travail, qui dénoncent la sous-estimation des causes professionnelles de cancer.

Les agents biologiques (virus, bactéries, champignons, parasites, etc). Les médecins du travail évaluent à 2,6 millions de salariés le nombre de personnes exposées, dont1,6 millions de salariés (soit 9 % d’entre eux) du fait de leur travail au contact d’humains (essentiellement des personnels soignants). Mais il faut noter que 6 millions de salariés « estiment être exposés à un tel risque au cours de leur travail. » Pour expliquer la différence, les auteurs notent que les médecins du travail se fondent sur la législation, qui « n’inclut pas le face-à-face avec le public parmi les situations à risque. »

Les contraintes physiques : station debout prolongée (plus de la moitié des salariés), travail dans une posture pénible (34 %), port ou déplacement de charges lourdes (39 %), mouvements douloureux ou fatigants (34 %), secousses et vibrations (15 %). La pénibilité physique au travail n’a donc pas disparu, contrairement à une opinion très répandue.

« Les troubles musculo-squelettiques représentent la principale cause de maladie professionnelle indemnisée et leur nombre augmente chaque année. Cependant, (…) la plupart des atteintes musculo-squelettiques d’origine professionnelle ne sont pas reconnues ni même déclarées comme maladies professionnelles. »

Le bruit. En 2003, 7 % des salariés étaient exposés à des bruits nocifs. La proportion s’élevait à 17 % chez les ouvriers. Parmi ces derniers, près d’un tiers n’avait pas de protection auditive.

Les contraintes psychologiques. « Avec la crise du travail et l’accentuation considérable de la pression sur les salariés à partir du milieu des années 80, la souffrance psychique au travail a émergé comme un problème de premier plan dans l’ensemble du monde occidental. » Il y a une dizaine d’années, un auteur américain attribuait le tiers des pathologies mentales au milieu de travail. Ces contraintes concernent une mobilisation psychique forte, due notamment à l’accroissement du sentiment de responsabilité, des agressions physiques ou verbales, les situations de tension avec le public, souvent révélatrices d’une mauvaise organisation du travail, la difficulté à respecter à la fois les délais et la qualité du travail, le manque d’autonomie dans le travail (malgré les discours managériaux).

Enfin, « des déficiences légères de santé peuvent influer sur le maintien ou non dans l’emploi. »

Le rôle clef de l’organisation du travail

Pour finir ce rapide tour d’horizon, notons que les auteurs insistent sur deux facteurs clefs de « bonne santé au travail » : le sentiment du travail bien fait et la coopération avec les autres. Ces deux éléments sont étroitement dépendants de la façon dont le travail est organisé dans l’entreprise.

Pour illustrer les effets de ce facteur, les auteurs donnent la grille de lecture d’un des pionniers de ces études, Robert Karasek. Celui-ci fait deux types d’opposition.

D’une part, entre situations « marquées par la passivité (faibles exigences et faible autonomie) » et « situations actives (fortes exigences et forte autonomie) ». « Les travailleurs en situation active ont des loisirs plus variés et participent davantage à la vie de la cité. »

D’autre part entre situations à « faible tension psychique (fortes exigences et forte autonomie) et celles à forte tension psychique (fortes exigences et faible autonomie). L’accroissement des tensions psychiques s’accompagne d’un accroissement des maladies mentales, cardio-vasculaires et ostéo-articulaires. »

Il a plus tard ajouté une troisième dimension à son modèle : « le soutien social sur lequel le salarié peut compter au travail. (…) Toutes choses égales par ailleurs, l’absence de soutien accroît les risques de sous-utilisation des compétences, de maladies mentales et cardio-vasculaires. »

Enfin, selon un autre modèle, « un travail trop exigeant nuit à la santé quand sa reconnaissance matérielle et morale n’est pas en rapport avec les efforts requis. »

Je conclurai en remarquant que si le salaire est une composante importante de cette reconnaissance, c’est finalement de dignité dont il est question tout au long de cet ouvrage.

Michel Gollac, Serge Volkoff. Les conditions de travail. La Découverte, 2007 (2ème édition). 125 pages. 8,50 euros

Voir aussi un excellent exposé introductif aux pathologies du travail dans Les Echos du 19 juin 2007 : Travailler nuit gravement à la santé.




     
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  travail catégorie sociale santé mentale cancers médecin du travail TMS stress toxiques maladies cardiovasculaires
     
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